Le Front de gauche organisait cette semaine, à
Saint-Denis, une rencontre sur l’éducation. Les participants ont
souligné l’urgence de défendre un projet plus ambitieux que l’actuelle «
refondation ». Cette réunion publique a rencontré un beau succès.
Enseignants, parents, élus?ont débattu du projet de loi gouvernemental,
en présence de Pierre Laurent. Retour sur cette soirée avec deux de ses
organisateurs, Choukri Ben Ayed, sociologue, et Gérard Aschieri, ancien
dirigeant de la FSU.
Quel bilan de cette initiative??
Choukri Ben Ayed. On a ressenti une forte demande de
débat sur les questions de l’école. La déception face à la politique
actuelle devient de plus en plus palpable et beaucoup constatent l’écart
entre l’idéal éducatif porté par le Front de gauche et les mesures
insuffisantes de la loi dite de «?refondation?».
Gérard Aschieri. J’ai également été frappé par
l’envie de débattre. Mais aussi par les témoignages sur la situation
dramatique en Seine-Saint-Denis. Les inégalités y restent extrêmement
fortes sans que l’on perçoive des perspectives d’amélioration.
Quelles analyses ont été faites du projet de «?refondation?»??
Choukri Ben Ayed. Depuis une vingtaine d’années, le
système scolaire se fragmente et croule sous le poids des disparités. Le
ministre dénonce ces évolutions mais, pour le moment, ce n’est que du
discours. Rien n’est encore précisé sur la question cruciale de la
sectorisation et donc de la mixité sociale et de l’égalité territoriale…
C’est quand même préoccupant lorsqu’on prétend refonder l’école?! Sur
le fond, la loi Peillon n’est pas en rupture avec la période précédente.
La politique «?Éclair?», notamment, et son idée d’un pilotage local des
établissements, se poursuit alors même que l’on sait que ce type
d’organisation produit de la concurrence et de la ségrégation.
Gérard Aschieri. Certes, la loi revient sur
plusieurs mesures régressives et avance sur plusieurs points (fin des
suppressions de postes, priorité au primaire, retour d’une formation des
enseignants…). Mais cela ne va pas assez loin. Il n’y a pas d’objectif
nouveau. Ainsi, la scolarité obligatoire, depuis 1959, reste fixée à
seize?ans… Le gouvernement refuse de la passer à dix-huit ans alors que
cela formaliserait l’obligation de faire réussir tous les élèves et de
lutter contre les inégalités. C’est, à mon sens, une des grandes
faiblesses du projet. Et puis, certaines mesures votées en parallèle de
la loi sur l’école sont inquiétantes. Le décret sur les rythmes
scolaires, bien entendu, mais aussi l’acte?III de la décentralisation
avec des menaces sur l’orientation et la formation professionnelle.
Quelles sont les priorités du Front de gauche, désormais??
Choukri Ben Ayed. Les élus du Front de gauche vont
mener bataille au Parlement, tandis que nous allons continuer à diffuser
nos réflexions en organisant ce type de rencontre. Les municipalités,
elles, devraient se saisir de la réforme des rythmes scolaires, qui va
les mettre en porte à faux, pour initier des assises locales de
l’éducation et associer les citoyens à la réflexion.
Gérard Aschieri. Au-delà de la bataille de
propositions menée au Parlement, il faut mener une bataille d’idées. On a
besoin de faire comprendre à la population que la lutte contre les
inégalités scolaires concerne tout le monde et qu’accepter qu’une partie
des enfants qui ne réussissent pas fait courir un risque à tous les
élèves…
«?les urgences vont remonter?» Invité à conclure la soirée, Pierre Laurent a
estimé, mercredi, que « la rupture dont on a besoin en matière
d’ambition éducative n’était pas au rendez-vous » avec le projet de
refondation de Vincent Peillon. Selon le secrétaire national du PCF, «
les urgences vont remonter très vite à la surface car, pour l’instant,
on est à peine dans la réparation de ce qui a été détruit auparavant ».
A
partir de cette semaine, la Commission de l’agriculture du Parlement
européen fait un pas supplémentaire dans le processus de la
co-élaboration de la réforme de la Politique agricole commune. A son
menu, l’examen de 8000 amendements attachés à quatre propositions
législatives. Son travail s’effectuera soit en se prononçant sur des
amendements, soit en les synthétisant dans des textes qui s’appelleront
des « compromis », en vue de légiférer.
Nous
l’avons déjà écrit ici, la portée de cette cinquième modification de la
PAC, depuis sa création en 1962, s’étend, par-delà le monde des
agriculteurs, à toute la société.
Il
s’agit à la fois de la Production agricole, de sa qualité, du
développement territorial et rural et de l’emploi dans la production et
dans les secteurs liés à la production, de l’environnement et de la
biodiversité, de la souveraineté alimentaire et des possibilités de
développer une coopération internationale de type nouveau qui sont
autant d’enjeux au cœur des choix. Mais, il s’agit aussi de la
rémunération du travail paysan et du renouvellement de ce métier alors
que seulement 6,3% des agriculteurs européens ont moins de 35 ans.
La
PAC est l’une des seules politiques européennes communes intégrées avec
un budget propre. En 2011, celui-ci s’élevait à 52,2 milliards d’euros
soit 41% du budget total de l’Union européenne. Cette somme et ce
pourcentage peuvent paraître importants, mais contrairement à certaines
analyses, ils doivent être plus que relativisés. On les compare souvent à
la totalité du budget européen. Or, celui-ci ne représente que 1% de la
richesse produite dans l’ensemble de l’Union européenne, soit 129
milliards d’euros. Aux Etats-Unis, pour un Produit intérieur brut
moindre, le budget fédéral est dix fois supérieur. Même le budget de la
France, qui vient d’être voté, est largement supérieur puisque les crédits d’autorisation de dépenses sont de 382,6 milliards d’euros.
Ce
n’est donc que l’équivalent d’une somme représentant moins de 0,5% de
la richesse européenne qui est destinée à un secteur comptant près de 14
millions d’exploitations agricoles et employant directement près de 27
millions de personnes.
Le
problème auquel va être confrontée l’Union européenne et par voie de
conséquence ses budgets de la PAC et de la cohésion sociale et
régionale, est aujourd’hui lié à la réduction des crédits budgétaires.
Déjà le Conseil européen du mois de décembre a décidé de la réduire.
N’hésitant pas à sacrifier des investissements aussi essentiels pour
l’avenir que l’énergie, la télécommunication, les transports, les fonds
européens de développement ou la recherche, voici que le Président du
Conseil européen vient de proposer une nouvelle cure d’amaigrissement de
ce budget de plus de 25 milliards d’euros supplémentaires pour la
période des années allant de 2014 à 2020. Evidemment, le budget agricole
serait lourdement amputé.
L’actuel
projet de réforme ne revient en rien sur les décisions de
déréglementation et de libéralisation qu’avaient infligées les
précédentes « contre réformes » de la PAC. Les agriculteurs, dont les
conditions d’exploitation de la terre, le niveau de développement et de
protection sociale sont si différents d’un pays à l’autre, voire d’une
région à l’autre, dans l’Union européenne, sont jetés au grand large de
la spéculation financière et sur les matières premières.Un bilan sérieux
des modifications précédentes fait apparaître que les objectifs énoncés
dans le Traité de Rome ne sont en rien tenus, que les inégalités entre
agriculteurs se sont aggravées, la disparité entre Etats membres aussi.
Comment d’ailleurs peut-il en être autrement quand la même politique
uniforme est appliquée au petit paysan corrézien, roumain et au grand
céréalier de la Beauce et au grand propriétaire terrien allemand ? Il
aurait fallu des politiques de rattrapage pour ceux qui en avaient
besoin, doublées d’une politique de prix garanti pour des volumes donnés
de production à définir. A partir de ce volume, correspondant à la
possibilité pour chaque agriculteur de dégager un revenu correct,
rémunérant son travail et les investissements nécessaires à la
production, les prix pourraient être dégressifs. Ceci dans le cadre de
quantités de production définies tous les trois à cinq ans, afin
d’obtenir une régulation de la production et assurer une sécurité avec
des mécanismes de stockage public. Une mesure à combiner évidemment à un
double mécanisme complémentaire : protection coordonnée aux frontières
européennes, sous forme de nouveau droit de douane ou de visa d’entrée
et coopération de type nouveau avec les autres continents sur la base du
respect de la souveraineté alimentaire de chaque peuple.
Rien
de ceci n’est discuté. Ces propositions sont considérées comme
contraires aux traités européens. C’est bien ce que nous leur
reprochons : jeter les agriculteurs européens et les paysans dans la
broyeuse du capitalisme international, pilotée par l’Organisation mondiale du commerce.
Les
« contre réformes » successives avaient toujours été camouflées dans
les fatras des dispositifs nouveaux et dans les méandres de sombres
labyrinthes, générant une bureaucratie et une paperasserie dégoûtant les
paysans de cette Europe. Le camouflage de l’obligation du revenu
minimum par des prix fut opéré par un système dit de « paiement
direct », baptisé « premier pilier » aux agriculteurs, qui consistait à
répartir de l’argent selon la surface et non plus selon le travail de
l’exploitant. A partir de ce moment, celui qui possédait ou exploitait
de grandes surfaces, touchait plus même sans produire. Puis, un « second
pilier », dit du « développement rural », prétendument pour le
développement des territoires qui était la plupart du temps, lié à des
choix de « verdissement ».
Curieux
concept, alors que l’ouverture sans cesse plus grande des frontières
permet de plus en plus d’importations produites sur la base de
destruction d’écosystèmes « ailleurs », d’animaux traités avec des
médicaments interdits en France et en Europe et la quasi-totalité du
soja est importée, celui-là même qui a été génétiquement modifié. Mais
le fond de la contradiction provient du fait que la pression à la baisse
du prix à la production ne pouvait qu’inciter à intensifier la
production pour tenter de maintenir un revenu. Autrement dit la
surexploitation de la terre et des travailleurs de la terre, au
détriment de la santé humaine et de l’environnement.
Une
véritable réforme positive de la PAC doit s’attacher à relancer un
nouveau modèle agricole, agro-alimentaire et alimentaire, tenant compte à
la fois de la rémunération du travail paysan, de la nécessité de
nouveaux équilibres territoriaux, comme des enjeux posés par la santé,
l’amélioration de la biodiversité et des nécessités induites par les
mutations écologiques en cours.
Certes,
des débats ont eu lieu, mais la proposition de la Commission et les
rapports en débat au Parlement européen ne sont ni à la hauteur du
caractère stratégique que représente l’agriculture et l’agroalimentaire
en Europe, ni susceptibles de modifier fondamentalement les tendances
actuelles à la destruction-concentration des exploitations agricoles, ni
de parvenir à permettre aux petits et moyens exploitants agricoles
familiaux de dégager un revenu correct.
La
« réforme » de la politique agricole commune qui sera soumise au vote
du Parlement européen en avril, se présente sous quatre chapitres,
« propositions de règlement » qui, une fois votés et adoptés dans les
mêmes termes par le Conseil européen et le Parlement européen auront
force de loi et seront d’application obligatoire pour les Etats. Ces
quatre règlements sont baptisés : « paiement direct », « organisation
commune des marchés », « développement rural » et enfin « gestion et
financement ». Discutés dans un contexte où les dirigeants européens
compriment les budgets, il a donc été décidé par avance de réduire les
moyens pour la politique agricole commune et d’insérer encore plus
l’agriculture dans les affres de la mondialisation capitaliste
financière. Une orientation conforme à leur décision de mettre fin aux
quotas ainsi qu’aux prix garantis alors que la spéculation sur les
matières premières agricoles se déchaîne et détruit l’élevage.
Le
règlement sur « les paiements directs » comporte quelques dispositions
de correction. Parmi celles-ci, l’abandon de ce que l’on appelle « les
références historiques » de production, un début de rééquilibrage entre
les aides versés aux agriculteurs de l’est de l’Europe et à ceux de
l’Europe de l’ouest ainsi qu’une conditionnalité des aides à
l’environnement. Quelques soutiens spécifiques aux jeunes agriculteurs,
une définition des « agriculteurs actifs » pour tenter de faire cesser
le versement d’aide à de riches fortunés, propriétaires de terre sans
les exploiter s’ajoutent à ces dispositions. Mais ce ci est très
marginal et n’aura que peu d’influence. Une velléité de plafonnement
s’est également exprimée, mais celui-ci se fait à hauteur de 300 000
euros. La moyenne des aides par exploitation en Europe étant d’environ
20 000 euros, on comprend bien qu’un plafonnement à un tel niveau
favorisera d’abord les plus grosses exploitations.
En
vérité, une lutte féroce existe entre deux conceptions de
l’agriculture. L’une vise à soutenir en priorité les êtres humains.
L’autre s’inscrit dans la logique ultra capitaliste de l’Organisation
mondiale du commerce dont le but est d’abaisser sans cesse les prix à
la production. Les dirigeants européens veulent faire croire que cette
baisse est compensée par la société. En vérité, la baisse des prix à la
production est toujours plus insupportable pour les petits et moyens
agriculteurs c’est-à-dire pour ceux-là même qui perçoivent le moins
d’aides publiques. Ce fait est incontournable. Une grosse exploitation
supportera relativement mieux la baisse de prix unitaire en ce qu’elle
compense cette baisse par l’augmentation de la productivité et se trouve
proportionnellement mieuxsoutenue par l’Union européenne. Les chiffres
parlent d’eux même. Jusqu’à présent, 80% des aides publiques ne
profitent qu’à 20% des agriculteurs. Derrière cette orientation se cache
la volonté de ne pas augmenter la part des dépenses alimentaires dans
le revenu des salariés et des retraités pour ne pas avoir à augmenter
les salaires et les pensions de retraite.
Cette
orientation est mortifère pour nos territoires, l’emploi et la qualité
alimentaire. Aucun dispositif de conditionnalité des aides ne prend
convenablement en compte l’emploi agricole et la vie des territoires.
Aucun dispositif n’évoque un projet de prix minimum intra-communautaire.
C’est ce qui transpire de l’autre règlement baptisé « organisation
commune des marchés ».
Il
aurait pu et dû traiter de cet enjeu. Or, la Commission tente d’acter
durablement la fin de la régulation des quantités de production pour le
lait, le sucre et aussi dans un certain flou, le risque de la fin des
droits de plantation des vignes. La Commission de l’agriculture du
Parlement européen a voté une modification de cette proposition en
prolongeant jusqu’à 20% les quotas de production de sucre, ainsi que les
droits de plantations viticoles et de nouveaux dispositifs financiers
pour les producteurs de lait.
La
production agricole ne peut s’apparenter à celle de la production
automobile ou d’avions. Elle est liée au climat, à la qualité des sols,
aux cycles de production eux-mêmes. Elle est donc, plus que toute autre,
liée complémentairement et symbiotiquement à la main, à l’intelligence
humaine et à la nature. Elle ne peut être encadrée par avance dans des
logiques techno-industrielles. Elle ne peut être une marchandise
banalisée.
C’est
pour cette raison qu’est justifié le choix de prix de base garanti.
L’orientation européenne vise à industrialiser la production agricole
pour l’accumulation du capital. La nature même de la production
l’empêche de le faire aussi vite que le souhaiteraient les capitalistes.
Mais, la pression à la baisse sur les prix en est l’un des moyens.
Face
aux critiques et aux mouvements paysans, la Commission tente
aujourd’hui de corriger les graves défauts constatés par l’absence de
prix de base. D’un côté, elle avance le projet de renforcer les
organisations de producteurs, au motif de leur donner plus de pouvoir face aux acheteurs et à la grande distribution, qui impose de plus en plus leur loi. Mais ceci est un leurre. On le voit en particulier dans la production laitière.
D’autre
part, elle invente le concept de « filet de sécurité ». Ce pourrait
être, « en théorie », un début de garantie. Mais, avec un minuscule
budget envisagé de 3,5 milliards d’euros pour agir en faveur des prix,
on peut d’emblée prévoir que les mailles du fameux filet seront si
grosses qu’il n’y aura pas de « sécurité » de prix.
Voyant
sans doute ce nouveau défaut, la Commission croit pouvoir s’en sortir
en copiant le système américain d’assurance comme instrument de gestion
de la crise. On peut se demander en quoi cette proposition est conforme
aux traités européens, attendu que l’objet de la politique agricole
commune vise, selon leurs propres termes, à « assurer un revenu décent
aux agriculteurs ».
Le
débat au Parlement européen va-t-il pouvoir améliorer ces
orientations ? La Commission agriculture du Parlement n’a infléchi ces
choix qu’à la marge. Il n’a décidé d’aucun dispositif incitatif pour la
rotation des cultures, ni sur les prix de base, ni sur des protections
de nos productions et encore moins contre les spéculations financières
et sur les produits agricoles. Evidemment, au sein du Parlement, on
retrouve plusieurs contradictions entre Etats membres et, évidemment,
entre options politiques. Mais le problème le plus fondamental posé au
Parlement provient du fait que les mécanismes des institutions
européennes impliquent que ce n’est pas lui qui a le pouvoir de
proposer une « loi » à la discussion. Seule, la Commission a, en effet,
un pouvoir de proposition législative. Dés lors, les parlementaires ne
débattent que d’une proposition écrite par la Commission. Garante de ces
traités, celle-ci ne remet évidemment pas en cause les orientations
fondamentales des traités existants, ni les orientations ultralibérales
de l’Union européenne. La boucle est ainsi bien bouclée !
Il
faut cependant batailler pour améliorer tout ce qui peut l’être. Ceci
ne peut se faire que dans le cadre d’un compromis au sein du Parlement
lui-même. A l’heure où ces lignes sont écrites, un certain nombre
d’améliorations limitées sont possibles.
Les
jeunes agriculteurs, ceux qui ont moins de 40 ans, pourraient obtenir
une augmentation de leur aide de base en deçà de 100 hectares.
Les
très petits agriculteurs, ayant moins de trois hectares auraient
également accès à un supplément d’aide allant de 500 à 1500 euros par
an. Les Etats pourraient ajouter une aide supplémentaire pour les
paiements couplés s’ils servent à défendre des productions fragiles avec
une incitation supplémentaire pour ceux qui cultivent des protéagineux.
Une
définition des « agriculteurs actifs » est proposée pour sortir de
l’actuelle aberration et injustice qui fait que des aides publiques
européennes sont octroyées à la reine d’Angleterre ou à des aéroports
privés.
La
France avait proposée un nouveau système plus juste consistant à
octroyer une aide supérieure de 30% aux premiers hectares jusqu’à la
surface moyenne des exploitations par pays, soit 50 hectares pour la
France. Au-delà de cette surface, les aides seraient dégressives. Pour
l’instant, ce projet n’est pas retenu.
S’agissant
des projets dits de « verdissement », les seuils de 7% de surface
d’intérêt écologique est déjà abaissée et les critères considérablement
amplifiés sans aide supplémentaire pour les cultures légumineuses. Il
n’y a pas non plus de vrai plafonnement des aides dés lors que l’on
resterait à une somme de 300 000 euros.
Le
règlement sur l’organisation commune des marchés comporte lui une idée
nouvelle qui pondère un peu ce qui n’existe pas dans d’autres textes :
celle de la possible création d’un système dit de « couloir de prix ».
L’objectif
serait qu’en deçà d’un certain prix ou au-delà de celui-ci, la
commission pourrait agir pour faire respecter les prix inclus dans la
fourchette ainsi décidée et réguler la production. Une telle disposition
pourrait en partie corriger ce que nous avons critiqué précédemment,
c’est-à-dire le refus de fixer des prix de base. Plusieurs pays du Nord
de l’Europe et la Commission européenne restent opposés à un tel projet.
Dans
le contexte actuel, quelques améliorations pourraient être obtenues au
Parlement. Resterait la négociation et donc le compromis entre ce que
votera la majorité du Parlement et la Commission.
D’ici
le moins de juin prochain, prévu pour entériner définitivement la
réforme et avant le vote de celle-ci par le Parlement européen à la
mi-mars, le débat, l’intervention des organisations syndicales, des
associations citoyennes et de toutes celles et ceux qui considèrent
l’agriculture comme un bien public, une activité d’intérêt général est
indispensable.
Par Francis daspe, secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche?Républicaine et Sociale–Prométhée).
Le gouvernement Ayrault serait-il atteint du syndrome de monsieur
Jourdain?? À l’instar du bourgeois gentilhomme de Molière faisant de la
prose sans en avoir la claire conscience, la nouvelle majorité issue
des urnes en mai et juin derniers perpétuerait-elle la politique de la
RGPP (révision générale des politiques publiques) sans s’en rendre
compte??
La nouvelle se répand que la RGPP aurait tout simplement changé
d’appellation pour se transformer en MAP, acronyme désignant la
modernisation de l’action publique. En effet, ce concept tend à succéder
à la RGPP, politique menée de 2007 à 2012 sous la présidence de Nicolas
Sarkozy, caractérisée par des coupes sombres avec notamment le
non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.
Tous les services publics avaient été soumis à une cure
d’amaigrissement drastique. La révision générale des politiques
publiques avait légitimement conduit à un rejet de la part du Parti
socialiste, quand celui-ci était dans l’opposition. Si le mot a été
récusé, la chose a cependant tendance à persister. La modernisation de
l’action publique, comme la RGPP, a pour but,?à moyen terme, la réforme
de l’État et?la baisse des dépenses publiques sous couvert d’une
prétendue amélioration des politiques publiques.
Les liens de parenté entre RGPP et modernisation de l’action publique
sont incontestablement évidents. La modernisation de l’action publique
doit contribuer à la fois au maintien du modèle social français, au
redressement des finances publiques et à la compétitivité de l’économie.
L’association de ces trois objectifs constitue un programme pour le
moins acrobatique. Les politiques d’austérité visant au redressement des
finances publiques et à l’amélioration de la compétitivité conduisent
mécaniquement au démantèlement méthodique du modèle social issu du pacte
républicain, porté par la charte du Conseil national de la Résistance.
La résolution de cette inéquation s’avère être une gageure.
L’utilisation d’un jargon digne d’une novlangue administrative ne
peut que conduire à alimenter des soupçons. Comment comprendre la
formulation invitant à «?faire de la modernisation de la gestion des
ressources humaines des agents publics un levier de la réforme dans le
cadre des travaux ouverts lors de la grande conférence sociale?»?? Quel
sens donner à l’objectif assigné par le premier ministre à l’issue du
premier comité?interministériel de modernisation de l’action publique
(Cimap), qui a eu lieu le 18?décembre?2012, d’opter pour «?un État
stratège qui lutte contre l’usure, la sédimentation et l’inadaptation de
certaines politiques publiques?»???Il s’agit là du vocabulaire des
libéraux, qui profitent de la crise financière pour mettre en coupe
réglée le continent européen en faisant payer l’addition aux peuples. Le
bréviaire des libéraux les plus endurcis est en effet convié à la
rescousse. C’est ainsi que l’on parle de «?doctrine de rationalisation
des agences et des opérateurs?», d’agir «?en lien avec le séminaire sur
la compétitivité?», de «?tenir les objectifs draconiens de réduction des
dépenses publiques?».
En succédant à la controversée RGPP, la modernisation de l’action
publique poursuit en fin de compte un objectif identique en dépit de
l’alternance politique. Un objectif dicté par les marchés financiers et
leurs gardes-chiourmes de la troïka (Banque centrale européenne,
Commission européenne, Fonds monétaire international)?: le démantèlement
des services publics et de la République.
Il y a plus que jamais urgence à changer de logiciel pour offrir des
réponses à la hauteur des enjeux et des espérances populaires. Sans quoi
la finalement?indulgente comparaison avec monsieur Jourdain ne tiendra
plus. C’est du côté de Richard Virenque qu’il faudra aller chercher?:
via la modernisation de l’action publique, le gouvernement ferait-il de
la RGPP «?à l’insu de son plein gré » ?
Document. La Fondation Copernic publie une note
qui propose un décryptage de l’accord national interprofessionnel dit de
« sécurisation de l’emploi ». Intitulée « Plus de flexibilité pour le
patronat et plus de sécurité... pour le patronat », le texte démontre
qu’il s’agit d’une nouvelle mise en insécurité sociale des salariés.
Les employeurs seraient les grands bénéficiaires des mesures de
flexibilisation du travail, de la réforme du droit du licenciements et
de l’inversion de la hiérarchie des normes qui place l’accord
d’entreprise au de la loi. En conclusion, la Fondation Copernic appelle
les citoyens et salariés à se mobiliser contre cet accord
« donnant-perdant » pour empêcher qu’il soit retranscrit tel quel dans
la loi.
Dans l'Humanité ce mardi, retrouvez un entretien de Pierre Khalfa, un des auteurs du rapport.
Stéphane Bonnéry, maître de conférences en
sciences de l’éducation à l’université Paris-VIII. Yves Careil, maître
de conférences en sociologie à l’IUFM de Bretagne. Jean-Jacques Hazan,
président de la FCPE.
Rappel des faits. Annoncée pour la
rentrée 2013, la réforme des rythmes scolaires en primaire, qui ajoute
une demi-journée d’école et impose 5?h?30 de cours par jour au maximum,
rencontre l’opposition de la communauté éducative.
En l’espace
de deux mois, le relatif consensus autour de la nécessité de réformer
les rythmes scolaires en primaire, devenus intenables depuis le passage à
la semaine de quatre jours, a volé en éclats. Devant
le manque
d’ambition et les incertitudes entourant ce projet, enseignants, parents
d’élèves et collectivités locales s’en sont peu à peu détournés, allant
jusqu’à rejeter le projet de décret présenté début janvier devant le
Conseil supérieur de l’éducation. Mardi dernier, une grève a rassemblé
plus de 90?% des enseignants des écoles parisiennes.
Pour l’instant,
Vincent Peillon ne lâche rien. Mais les questions s’aiguisent?: quel
danger cache le rôle accru des communes?? Et ces rythmes scolaires, dont
le ministre fait l’un des piliers de sa «?refondation?», sont-ils si
cruciaux dans la réussite scolaire?? L. M.
La réforme des rythmes scolaires est censée aider à une
meilleure réussite scolaire des élèves. Selon vous, le projet actuel
(quatre jours et demi, 5?h?30 par jour) le permet-il??
Yves Careil. Toute réflexion sur ce thème devrait
porter d’abord sur ce phénomène qui a vu, ces dernières décennies,
s’accélérer les temps d’apprentissage, avec des conséquences
catastrophiques quant à l’appropriation des savoirs par les élèves. Les
exigences scolaires n’ont fait que croître?! Tout va de plus en plus
vite et seuls les élèves soutenus par des parents bien dotés en capitaux
– possédant le «?sens du placement scolaire?», pour parler comme
Bourdieu – ont aujourd’hui de vraies chances de l’emporter dans ce
qu’est devenu le système éducatif. Du moins, si ces élèves, embarqués
très tôt dans des emplois du temps intensifiés, ne se rebellent pas en
chemin, tant est forte la pression dans et autour des établissements les
plus réputés, préoccupés avant tout par l’accès en prépa. Lucien Sève
avait compris, dès les années 1980, que la notion de «?rythmes?»
(modelés socialement, et non pas «?propres?» à chaque élève) allait
devenir «?l’adjuvant idéologique d’une stratégie d’éclatement dans un
marché éducatif à plusieurs vitesses?». Nous y sommes?!
Stéphane Bonnéry. Derrière la question trompeuse des
rythmes réside un vrai défi. Les savoirs vont croissant dans la
société, les futurs adultes devront avoir davantage de connaissances et
de maîtrise des différentes formes de réflexion. La vraie question est?:
«?Est-ce que l’on veut préparer tous les élèves et à quelle condition
est-ce possible???» Les gouvernements précédents ont fait le grand
écart. D’un côté, les programmes du primaire accumulent de nouvelles
disciplines – langue, «?éducation à?»… – et chaque matière voit une
élévation des exigences?: comprendre et pas seulement retenir, apprendre
à déduire des savoirs à partir de documents… (1). De l’autre côté, le
temps scolaire a diminué de deux ans avec l’effet conjugué de la
déscolarisation des enfants de deux ans et la suppression du samedi
matin en primaire. Ainsi, la droite a coupé le programme en deux?: ce
qui est obligatoire – le socle commun – et ce qui est renvoyé hors du
temps scolaire. Interpréter l’échec scolaire en termes de «?rythmes?»,
c’est aller dans le même sens, en faisant croire que l’explication vient
de capacités innées des enfants à être rapides ou lents dans
l’apprentissage, donc que les objectifs doivent être différenciés. Les
recherches montrent que ceux qui sont jugés «?rapides?» dans
l’apprentissage le sont parce qu’ils ont déjà été familiarisés hors de
l’école aux apprentissages scolaires, en intensifiant les «?écoles?» de
musique, de danse, etc., en plus de l’aide aux devoirs parentale ou des
cours privés. Il n’y a donc pas de «?rapidité?» individuelle, mais un
temps d’entraînement différent à l’apprentissage scolaire. Ce temps
d’entraînement doit être dans l’école et non en dehors, pour enseigner à
tous la même chose. Bien au contraire, la réforme ne récupère pas les
deux années supprimées par la droite. Elle répartit les 24?heures
hebdomadaires des profs autrement et ajoute des heures faites par des
contractuels.
Jean-Jacques Hazan. Le premier principe était d’en
finir avec cette semaine de quatre jours condamnée par tout le monde. Et
de ce point de vue, la réforme le réalise?! Ensuite, est-ce qu’on
pouvait faire mieux, aller plus loin?? Oui, bien sûr. Mais, globalement,
cette réforme permet de franchir une première étape et d’arrêter ce
rythme délétère pour les enfants. Bien sûr, il va falloir revoir les
programmes, réfléchir à la pédagogie en classe… Mais fallait-il attendre
que tout soit parfait pour commencer à agir?? Je ne le pense pas.
Le gouvernement a-t-il eu raison de faire des rythmes une
priorité de sa refondation?? Est-ce si indispensable pour la réussite
des élèves??
Yves Careil. Cette réforme offre une solution pour
les devoirs dès lors que les professeurs des écoles ne font plus guère
l’étude après la classe. Ce qui n’est pas rien?! Cela étant, nous
sortons d’une période marquée par une accumulation de contre-réformes
néolibérales ayant eu pour effets d’appauvrir et de désorganiser en
profondeur l’école publique et laïque, de casser son image au profit de
l’école privée… La réalité actuelle est celle d’une fragmentation
croissante de l’espace scolaire, tandis que l’exercice même du métier
d’enseignant est devenu impossible en certains lieux. Dès lors, le
pouvoir politique devrait se centrer sur des mesures fortes allant
résolument dans le sens de l’égalisation des conditions de
l’enseignement. Mais aussi pour mettre fin au processus de mise en
concurrence des établissements avec ses effets délétères, le point de
passage obligé étant ici l’abrogation de la loi Debré de 1959, à
l’origine du processus de privatisation de l’école publique.
Jean-Jacques Hazan. Je pense, pour ma part, que
cette réforme était incontournable. Elle faisait d’ailleurs partie des
exigences que la FCPE avait posées lors de la campagne présidentielle, à
côté d’autres comme l’accueil des enfants en situation de handicap, la
pédagogie, la formation des maîtres, etc. Est-ce qu’il fallait commencer
par les rythmes?? Il fallait bien le faire à un moment?! Et je veux
souligner que le gouvernement n’a pas commencé par ça. D’autres décrets,
tout aussi essentiels, sont déjà publiés, notamment sur le retour de la
scolarisation des moins de trois ans et le «?plus de maîtres que de
classes?», qui, eux, justement, visent à transformer la relation
pédagogique en classe.
Stéphane Bonnéry. En collège, les élèves alternent
souvent entre des journées surchargées et d’autres presque vides. Il n’y
a aucune progressivité du travail tout au long de la semaine. Or, la
réforme ne s’en soucie pas. C’est bien la preuve que les rythmes ne sont
qu’un prétexte… Prétexte à quoi?? On peut s’interroger?: faire finir
les professeurs des écoles de plus en plus tôt l’après-midi
conduirait-il à ce qu’on leur fasse compléter les services au collège,
tandis que leurs écoliers seraient confiés à des vacataires municipaux??
La réforme renforce le rôle des collectivités. Cette territorialisation n’est-elle pas dangereuse??
Jean-Jacques Hazan. Je ne pense pas qu’il faille
avoir peur, dans la mesure où l’école est déjà communale depuis des
décennies. Ensuite, on connaît les différences de traitement entre les
communes. En fonction des arbitrages budgétaires, il y en a des riches
mais aussi des pauvres qui font beaucoup pour les enfants, d’autres non.
Comment combattre ces inégalités?? En améliorant ce qui se passe en
classe, évidemment. Mais aussi avec des plans éducatifs locaux qui
doivent permettre de faire travailler ensemble différentes communes. Il
faut sortir du chacun pour soi et chercher une action coopérative.
Ensuite, la territorialité est, de fait, logique. Si l’on veut de vrais
projets éducatifs, il faut réinvestir le patrimoine culturel local,
valoriser le tissu associatif, et cela ne peut être la même chose entre
un village de montagne et une grande ville?! Ces projets éducatifs
bénéficieront, de plus, à tous les élèves et pas seulement, comme
aujourd’hui, à ceux qui peuvent se les payer. Évidemment, cela dépendra
de l’investissement des collectivités territoriales. Mais ces dernières
doivent bien comprendre que la priorité nationale donnée à l’éducation
doit se traduire aussi dans leur budget…
Yves Careil. Je pense que cette réforme constitue un
mixte entre, d’une part, une attention privilégiée portée aux attentes
spécifiques des parents diplômés des classes moyennes et supérieures –
la base électorale du PS – et, d’autre part, ce que propose la deuxième
gauche en matière de politique éducative dans certaines villes,
notamment dans l’Ouest où fleurissent ces plans éducatifs locaux…
Habitant cette région, j’ai travaillé dès les années 1990 (2) sur ces
politiques éducatives misant sur les initiatives de la société civile.
J’ai pu constater, au-delà de leurs effets positifs – par exemple, en
termes d’accès facilité pour les enfants d’origine modeste à la culture,
quand tout se passe bien –, qu’elles contribuaient surtout à accentuer
les différences et la hiérarchie entre écoles, du fait d’un
investissement parental qui n’a pas la même ampleur selon le type de
quartier. J’ai travaillé aussi sur les résistances qu’elles produisent –
non réductibles à du corporatisme?! – et je ne suis donc pas surpris
des prises de position exprimées par les enseignants les plus attachés
au maintien du cadre national et laïque de l’école publique. Ils
craignent une double tutelle, redoutant même que ces nouvelles réformes
ne viennent aggraver les contre-réformes précédentes, en les adossant à
l’acte III de la décentralisation.
Stéphane Bonnéry. Pour être rapide, je dirais qu’il
faut un service public du périscolaire, pour encadrer les devoirs,
l’application de ce qui a été appris en classe, mais pas pour enseigner
ce que l’école n’a pas le temps d’enseigner. Cette réforme-là
dénationalise l’éducation nationale, en la transférant aux communes,
d’où des inégalités territoriales. Le choix laissé aux maires entre
mercredi et samedi matin est une étape pour que d’autres décisions
scolaires soient municipales.
Sur cette question des rythmes?de l’enfant, que préconiseriez-vous comme mesure??
Jean-Jacques Hazan. Deux choses essentielles. Tout
d’abord, il faut réduire les vacances d’été. Neuf semaines de pause,
c’est trop. Il faut une coupure moins importante, ce qui permettrait
d’assurer une meilleure alternance vacances-école sur le reste de
l’année. N’oublions pas, aussi, que des millions d’enfants ne partent
jamais en vacances et passent tout l’été à ne rien faire. À côté d’une
action nécessaire sur le droit aux vacances, cette réforme leur
permettrait, déjà, de bénéficier d’un vrai temps éducatif, non scolaire,
pensé sur toute l’année. La deuxième chose est de se pencher sur le
temps scolaire au collège, pire qu’en primaire. Il faut y limiter les
journées à 6?heures de cours avec au moins 90 minutes de pause
méridienne. Si l’on veut refonder l’école, il faut transformer le
travail en classe?: les contenus, la pédagogie et le temps qu’on y
passe. Mais ce n’est pas parce qu’on ne peut pas tout faire d’un coup
qu’il ne faut rien faire du tout?!
Yves Careil. Une solution simple pourrait être de
concevoir la scolarité primaire sur six ans au lieu de cinq. Pour que
les jeunes, les parents et les enseignants, harassés et excédés, soient
déjà moins les «?victimes impuissantes d’un mécanisme qui n’est autre
chose que l’effet cumulé de leurs stratégies engendrées et emportées par
la logique de la concurrence de tous contre tous?», comme l’écrit
Bourdieu dans Raisons pratiques. Pour que les élèves, moins stressés,
puissent trouver davantage de plaisir à apprendre. Pour que les
enseignants des quartiers pauvres ou du rural isolé, faisant classe à
des enfants qui n’ont souvent que l’école pour réussir, aient enfin le
temps, non seulement de boucler le programme, mais aussi d’accompagner
leurs élèves dans les sauts cognitifs, modes de faire et autres formes
de raisonnement propres à l’univers des savoirs scolaires…
Stéphane Bonnéry. Les animateurs ont un vrai métier
d’éducation par les loisirs, ne les réduisons pas à des
sous-enseignants. Faisons l’école à l’école?: cessons la réforme des
rythmes et faisons celle de la démocratisation. Il faut du temps pour
apprendre, et le même pour tous en classe afin d’apprendre ensemble.
Récupérons les deux années de scolarité que la droite a supprimées.
Arrêtons de faire perdre du temps aux profs (projets de financements,
réunions administratives…) pour qu’ils le consacrent à la classe, à la
formation et à leur réflexion. Il faut enseigner à tous les élèves les
savoirs complexes et les formes de raisonnement qui préparent aux études
longues?: tous peuvent à la fois comprendre et retenir, développer leur
esprit critique. Pour cela, il faut de la progressivité et pas de la
surenchère permanente sur les exigences. L’école doit se baser sur le
modèle de l’élève qui n’a que l’école pour apprendre les choses
scolaires. Transformons les programmes et la pédagogie dans une visée de
démocratisation?: que doivent savoir en commun tous les futurs
citoyens?? Redonnons une cohérence globale aux programmes à partir de là
plutôt que d’ajouter des disciplines et des objectifs isolés les uns
des autres. En leur faisant apprendre «?en vrai?», ils s’ennuieront
moins, fatigueront moins, et leur famille se substituera moins à
l’école.
(1) Voir le dossier de la Pensée n°?372?qui vient de sortir.
(2) De l’école publique à l’école libérale. Sociologie d’un changement, d’Yves Careil, Presses universitaires de Rennes, 1998.
S'il n'y a eu que 300 chômeurs de catégorie A en plus — 10.200
au total avec les catégories B et C de France métropolitaine —, on note
en revanche plus de 20.000 sorties de listes supplémentaires, totalement
inexpliquées !
Vaguement
étonnée mais toujours aussi moutonnière (et indigente), la presse
écrite ou télévisée s'empresse de titrer sur une "stabilisation" du
chômage... Personne n'a cherché à comprendre pourquoi ce "répit" (Michel
Sapin compris), sauf certains qui connaissent la musique ou font preuve
de conscience professionnelle, tels Marc Landré du Figaro et Jean-Baptiste Chastand du Monde.fr qui ont tout de suite pointé cette anomalie.
En effet, quand on regarde de plus près la dernière note mensuelle de la Dares/Pôle Emploi,
on s'aperçoit que les radiations ont explosé : +24,5% de «radiations
administratives» et +6% de «cessations d'inscriptions pour défaut
d'actualisation» (voir détail plus bas au chapitre des sorties). Des variations très surprenantes qui ont tout de même permis d'escamoter ponctuellement plus de 20.000 inscrits.
Le phénomène n'est, hélas, pas nouveau.
Les «évolutions particulièrement erratiques et inexpliquées de certains
chiffres» sont récurrentes. En novembre, une grossière erreur du même
acabit a visiblement été commise au chapitre des «offres collectées par
Pôle Emploi» avec un écart assez délirant (voir plus bas). Même remarque pour les «demandeurs d'emploi ayant un droit payable au RSA».
En
outre, si l'on élargit aux catégories ABC, c'est-à-dire à l'ensemble
des demandeurs d'emploi «tenus d'accomplir des actes positifs
de recherche», ce ne sont pas 300 mais tout de même 10.200 chômeurs
supplémentaires qui se sont inscrits le mois dernier à Pôle Emploi en
métropole; +3.700 de catégorie A et +12.600 en ABC avec les DOM.
Donc
pas de quoi se réjouir : ce "répit" n'est qu'un trompe l'œil. Le
chômage a augmenté pour le 20e mois consécutif, et ce n'est pas terminé.
2012 fut une année noire et 2013 le sera aussi, quoique certains en disent.
Passons à notre décryptage mensuel.
Catégorie A (chômeurs officiels, sans activité aucune) : +300 Ils sont désormais 3.132.900 en métropole, 3.389.400 avec les DOM (+3.700). Progression annuelle : +10%
Du côté des chômeurs qui sont restés inscrits tout en exerçant une activité réduite, faute d'emploi véritable :
Catégorie B (chômeurs en activité réduite inférieure à 78h/mois) : -5.800 Ils sont 612.400 en France métropolitaine. Progression annuelle : +8,9%
Catégorie C (chômeurs en activité réduite supérieure à 78h/mois) : +15.700 Ils sont 882.300 en France métropolitaine. Progression annuelle : +2,4%
Pour rappel, la Cour des comptes vient de critiquer notre système d'indemnisation qui permet à «ces chômeurs qui travaillent en toute légalité»
d'alterner/cumuler allocation chômage et revenu d'activité réduite,
comme si c'était de leur faute si leur nombre a doublé en vingt ans et
que 90% des offres d'emplois proposées actuellement sont précaires ! A
l'instar du RSA "activité" — complément de revenu pour les travailleurs
pauvres — qui a ôté tout scrupule aux patrons qui sous-payent leurs
salariés, à l'instar du régime des intermittents du spectacle dont les
vrais bénéficiaires sont les employeurs du secteur, chaque fois que
l'Etat-providence s'emploie à adoucir certaines situations (précarité,
bas salaires…), le patronat saute sur l'aubaine et tire sur la corde,
s'arrangeant pour que le remède aggrave le mal. Mais c'est aux victimes de ces abus qu'on menace de s'en prendre alors qu'elles rêvent toutes d'avoir un emploi digne.
Au total, en décembre, le nombre des inscrits en catégories ABC
— c'est-à-dire l'ensemble des demandeurs d'emploi «tenus
d'accomplir des actes positifs de recherche» — a crû de 10.200 en métropole. Ils sont désormais 4.627.000 en France métropolitaine (+8,8% sur un an) et 4.917.500 avec les DOM (+12.600).
Passons maintenant aux voies de garage...
On note que le nombre des contrats aidés, prestations occupationnelles et autres CSP a reculé :
Catégorie D (chômeurs non disponibles car en arrêt maladie ou en maternité, en stage, formation ou convention de reclassement) : -1.800 Ils sont 265.400 en France métropolitaine. Variation annuelle : +11,8%
Catégorie E (chômeurs non disponibles car en contrat aidé) : -1.500 Toujours en France métropolitaine, ils sont 355.800 ainsi occupés. Variation annuelle : -1,9%
Au total, fin décembre 2012, toutes catégories confondues (ABCDE), le nombre de chômeurs inscrits à Pôle Emploi en métropole s'élève à 5.248.800 (+6.900 personnes sur un mois et +8,1% sur un an). Avec les DOM, on arrive à 5.560.100, soit 9.100personnes de plus par rapport à novembre : un chiffre atténué par 20.000 radiés providentiels.
A ces 5.560.100, il convient d'ajouter les 100.400 "seniors" indemnisés de métropole (chiffre non précisé pour les DOM) bénéficiant toujours de feu la dispense de recherche d'emploi, non catégorisés.
Ainsi, on atteint 5,66 millions d'inscrits.
Dans le détail...
L'ancienneté moyenne des inscrits des catégories ABC de métropole augmente légèrement à 477 jours (contre 459 il y a un an), soit 16 mois. La moyenne d'inscription des sortants reste stable à 255 jours (254 le mois dernier, 246 il y a un an).
A
noter que la durée moyenne d'inscription des sortants en ABC
baisse à 139 jours (-5) pour les moins de 25 ans, et augmente à 442
jours (+4) pour les plus de 50 ans.
Du côté des chômeurs de longue durée, ils sont désormais 1.816.300 rien que dans les catégories ABC de métropole (+18.400 en un mois), 1.965.100
avec les DOM (+21.000), auxquels on peut rajouter les 355.000
chômeurs de catégorie E et les 100.000 seniors en DRE. Ainsi, le
volume des "DELD" — comme on les appelle — dépasse 42% de
l'ensemble des inscrits à Pôle Emploi.
En glissement
annuel, le volume des inscrits depuis plus d'un an a augmenté
de 12,5%. Celui des inscrits de plus de 3 ans — enkystés dans la
crise depuis 2009 — a progressé de 18,6%, et celui des inscrits
entre 1 et 2 ans de 11,9%.
Parmi eux, toutes catégories
confondues, 770.300 sont indemnisés au titre du RSA — là aussi, avec un
étonnant recul de 19.400 allocataires sur un mois ramenant leur
progression à +10,9% sur un an, alors qu'ils étaient 17.300 de plus en
novembre et 772.400 en octobre — et 392.500 perçoivent une
allocation de solidarité de l'Etat (ASS, AER… +14,4% sur un an).
Du côté des seniors,
les inscriptions de chômeurs de plus de 50 ans dans les
catégories ABC de métropole ne mollissent pas : +9.700 par
rapport à octobre. Ils sont 996.800 dont 520.000, soit 52%, sont des femmes. Progression annuelle : +15,2% (et +16,9% pour les seniors de catégorie A, sans aucune activité).
En comparaison, les moins de 25 ans en ABC sont 700.000 (+9,2% sur l'année).
Du côté des sorties,
on note un bond de 5,9% des «cessations d'inscriptions pour
défaut d'actualisation» : +11.700 (contre +4.200 en
novembre) pour un total de 209.700. On note une explosion de 24,5% des
radiations administratives : +9.200 (contre -100 en novembre) pour un
total de 46.700. Les «autres cas» augmentent aussi un peu : +800
(contre +4.200 en novembre) pour un total de 51.300. Ces trois motifs représentent 66,4% — donc les deux-tiers — du volume des sorties.
Du côté des entrées, les fins de CDD et de mission d'intérim représentent à elles deux 30,6% des motifs.
Du côté des offres,
en décembre, Pôle Emploi en a collecté 17.700 de plus, soit
248.100 au total, mais la progression annuelle demeure négative :
-11,8%. Les emplois dits "durables" (plus de 6 mois) ne représentent
toujours que 41% du total, le reste étant "temporaire" ou
"occasionnel". Et sur le compteur d'offres en ligne de pole-emploi.fr, c'est la bérésina : il en affiche bravement 112.937.
Puisqu'on
parlait de variations importantes et inexpliquées à propos des
radiations de décembre, il est à noter que sur la note de novembre, le
nombre d'offre récoltées s'était miraculement gonflé à 286.100. Or ce
mois-ci, correction a été faite : elles ne sont plus que 230.400… soit
une variation/erreur… de 55.700.
Allez, bon courage ! Le chômage, c'est maintenant (et le changement, c'est du vent).
Vincent Peillon a présenté mercredi matin en Conseil des
ministres le projet de loi censé «?refonder?» notre système scolaire. Un
texte ambigu où se côtoient bonnes intentions et renoncements.
C’est sur fond de mobilisation enseignante que Vincent Peillon, le
ministre de l’Éducation nationale, a présenté ce matin, en Conseil des
ministres, son projet de loi d’orientation et de programmation sur la
«?refondation?» de l’école. Un texte qui incarne une des promesses de
campagne de François Hollande, lui qui a fait de la jeunesse sa priorité
et promis de créer 60?000 postes dans l’enseignement sur le
quinquennat. Mais, à dire vrai, le terme de «?refondation?» peine à
prendre tout son sens au regard des 53 articles et de l’annexe de ce
projet qui, loi d’orientation oblige, renvoie beaucoup de décisions
cruciales à de futurs décrets ou textes (carte scolaire, lycée…). Au
final, s’y côtoient de bonnes intentions, en rupture claire avec l’ère
Sarkozy, mais aussi des mesures en parfaite continuité et d’inquiétants
renoncements. Décryptage.
1. Les vraies ruptures
On est loin des discours de Xavier Darcos sur les enseignants de
maternelle et les «?couches-culottes?»… Alors que 15?% des élèves
connaissent des difficultés «?sévères?» à la fin du CM2, le primaire est
bel et bien la priorité de cette refondation. Il bénéficiera des deux tiers (14?000) des nouveaux postes créés durant le quinquennat. Ils serviront principalement à la mise en place du dispositif «?plus de maîtres que de classes?», qui doit favoriser des pratiques pédagogiques innovantes dans les zones difficiles, et au retour de la scolarisation des moins de trois ans
(art.?5), décimée sous Nicolas Sarkozy. Le rôle spécifique de la
maternelle est également consolidé (art.?30). Notamment pour stopper la
tendance à la «?primarisation?» de cette école, devenue trop souvent une
antichambre de l’élémentaire. Le projet réaffirme également la place du
collège unique et supprime les dispositifs de sélection précoce, comme le Dima (apprentissage dès quatorze ans).
L’autre rupture est évidemment la volonté de reconstruire une formation des maîtres,
anéantie par la «?mastérisation?» de Xavier Darcos. Cinq articles y
sont consacrés, qui entérinent la suppression des IUFM (art.?43) et
créent les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espe)
pour la rentrée 2013. Les Espe auront pour mission d’assurer «?la
formation initiale de tous les enseignants et personnels d’éducation et
de participer à leur formation continue?». Ils assureront «?le
développement et la promotion de méthodes pédagogiques innovantes?» et
délivreront un master enseignement, éducation, formation (Meef). Pour le
détail de cette formation, il faudra attendre les décrets. Mais déjà,
plusieurs points suscitent le mécontentement. Notamment la place du
concours en fin de première année de master, le sort réservé aux
lauréats pendant leur deuxième année et l’absence dans le projet de
prérecrutements, pourtant solution idéale pour remédier au manque de
candidats aux concours de profs.
2. Les fausses ruptures
Au-delà du flou propre aux lois d’orientation, le projet Peillon
fourmille d’ambiguïtés et de mesures en continuité avec la politique
scolaire précédente. «?On a l’impression que Vincent Peillon a essayé de
trouver un mix entre la loi Jospin de 1989, qui replaçait l’enfant au
centre, et la loi Fillon qui s’inscrivait dans la logique utilitariste
de la stratégie de Lisbonne, résume Gisèle Jean, directrice de
l’institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Poitiers et
membre du groupe Front de gauche de l’éducation. Au final, cela ne va
pas assez loin.?»
Ainsi, l’idée de socle commun de connaissance et de compétences, très
décriée par les enseignants et symbole de l’utilitarisme scolaire, est
bien réexaminée. Il devient socle commun de connaissances, de compétences et de culture,
il sera réécrit par un Conseil supérieur des programmes, créé de toutes
pièces, et ses modalités d’évaluation seront modifiées… Mais il ne
disparaît pas.
D’autres termes trahissent ce manque d’ambition. Dès
l’article?3, le législateur réaffirme que «?le service public de
l’éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des
étudiants pour favoriser leur réussite scolaire?». Mais pourquoi juste
«?favoriser?»?? Et pourquoi ne pas préciser la réussite de «?tous?» les
élèves, comme l’a souligné la semaine dernière le Conseil économique,
social et environnemental dans son avis sur la loi?? Pis, ce même
article?3 affirme que le service public de l’éducation «?contribue à
l’égalité des chances?», un vocable que ne renierait pas Luc Chatel.
Comme si donner les mêmes «?chances?» de départ suffisait à dépasser le
poids des inégalités sociales dans les destins scolaires… «?Nous
refusons que notre scolarité soit soumise aux paris. La société dans
laquelle nous évoluons est nourrie d’inégalités, l’école ne doit pas les
nier mais les corriger?», a réagi le MJCF et le réseau école du PCF,
dans une interpellation adressée au ministre.
3. Les ruptures dangereuses
Articulé avec l’acte?III de la décentralisation, le projet Peillon fait, enfin, un sacré accroc à la dimension nationale de l’éducation.
À côté du parcours de découverte des métiers, organisé dès la 6e (!),
ce sera désormais les régions, en concertation avec les branches
professionnelles, qui piloteront pour partie les CIO et la carte des
formations professionnelles. Décidant ainsi des ouvertures et fermetures
de sections afin de «?mieux adapter l’appareil de formation aux besoins
des territoires?»… L’élève au service du petit patronat?? Pas très réjouissante comme refondation…
La négociation sur l’emploi a entériné la création d’un
CDI intérimaire. Suite à la négociation sur la sécurisation de l’emploi,
le Prisme, syndicat patronal de l’intérim, peut se frotter les mains.
Son lobbying acharné auprès du Medef pour éviter la taxation des
missions de travail temporaires a porté ses fruits.
Non seulement l’intérim va devenir une solution moins coûteuse que
certains CDD pour les employeurs à la recherche de contrats précaires,
mais en plus, le syndicat patronal a obtenu in extremis la création d’un
CDI intérimaire. Vieille lune du Prisme, l’idée avait été reprise par
Xavier Bertrand, alors ministre du Travail en 2011, avant d’aboutir dans
cette négociation. Pour le secrétaire de l’USI-CGT, Philippe Tixier,
«?ce CDI intérimaire va faire sauter les verrous du contrat de travail
du salarié, ce que cherche à faire depuis longtemps le patronat. Nous
pourrions perdre nos garanties obtenues au prix de quarante ans de
lutte?». Un danger pour les 700?000 intérimaires du pays qui ont un
statut assez protecteur, avec la portabilité des droits à la formation,
les indemnités de fin de mission et le délai de carence entre chaque
contrat. Des droits qui pourraient disparaître avec ce CDI. De même, les
agences d’intérim pourront se défausser de leurs responsabilités en cas
d’accident du travail, nombreux dans le secteur, auprès des
entreprises.
Pour André Fadda de l’USI-CGT, «?déjà que les boîtes d’intérim ne
respectent pas le délai de carence entre deux missions, ça sera
l’occasion de légaliser des contrats à la chaîne comme en Espagne. On
veut nous tirer vers là-bas, alors que nous avons le système le plus
protecteur d’Europe?». Mais rien n’est encore joué. Le projet d’accord
prévoit que la branche du travail temporaire organise un accord
collectif dans les six mois pour le mettre en œuvre. La CGT refuse
d’ores et déjà de se mettre autour de la table pour entériner cette
casse du statut de l’intérimaire.
L'Intérim, un business prospère
Le marché de l’intérim est contrôlé par trois grands groupes, Adecco, Randstad et Manpower.
Groupe mondial, implanté dans 82 pays?et territoires, Manpower
compte 4?400 salariés?et plus de 90?000 clients en France. Son chiffre
d’affaires consolidé en 2011 dans l’Hexagone dépassait?les
4,4?milliards d’euros, en hausse de 12,5?% sur 2010. Et son résultat
d’exploitation atteignait les 61?millions d’euros, en hausse de 68?%
sur l’année précédente.
Adecco, qui pose en leader mondial des services?en ressources
humaines, compte 3?500 salariés en France?et recrute 100?000
intérimaires par semaine, pour?29?000 entreprises clientes. En 2011,
il a réalisé un chiffre d’affaires de plus de 6?milliards d’euros, en
hausse?de 10?% sur 2010. Et un profit de 220?millions d’euros.
Randstad, groupe mondial numéro deux, se targue d’un chiffre
d’affaires total dans le monde de 16,2?milliards d’euros en 2011, et
d’un bénéfice net de 169?millions d’euros.
Un Data Center de Google, où sont stockées les données personnelles des utilisateurs du moteur de recherche
Une mission gouvernementale a rendu un rapport
envisageant de taxer Google, Facebook et consort, selon le volume de
données personnelles qu'ils collectent et exploitent.
Et le projet
apparaît d'autant plus juste, que par le simple fait d’être présent en
ligne, on travaille et crée de la valeur pour ces entreprises, c’est le
Digital Labor. Explications.
A l’origine de ce rapport rendu ce vendredi, le gouvernement qui a
confié à Pierre Collin, conseiller d'Etat, et à Nicolas Colin,
inspecteur des Finances, le soin de trouver des idées pour taxer les
groupes internationaux qui "éludent ou minorent" leur imposition
en France, tels Google, Apple, Facebook et Amazon. Le rapport prend un
biais.
Il propose de taxer ces entreprises selon le volume des données
personnelles des Français qu’elles exploitent, en tant que ces données
seraient représentatives d’un volume d’activité économique échappant à
l'impôt sur le territoire. C’est assez vrai, mais un autre argument
plaide pour cette taxe.
Notre participation en ligne est en fait une forme de travail. Qui en
tant que tel, pourrait être rémunéré, ou au moins taxé pour permettre
la redistribution de la valeur créée. Car notre simple présence en ligne
génère de la valeur : toutes les activités de publication (blog,
commentaires, partage sur les réseaux sociaux), le ciblage marketing,
l’exploitation de données personnelles (Data mining) et même le simple
fait de cliquer sur un lien crée de la valeur… On estime
globalement que la richesse créée par un internaute moyen, qui navigue
sur Internet via des moteurs de recherche et des réseaux sociaux
rapporte entre 20 et 30 euros par mois aux propriétaires de plateformes,
tout en participant à améliorer leur outil. C’est ce qu’un chercheur,
Trebor Scholz, appelle le Digital Labor.
On travaille tous gratuitement pour Google
Le Web 2.0, dit participatif (réseaux sociaux, commentaires, blogs,
Agora…) a rendu le web dépendant des moteurs de recherche. L’algorithme
de Google est devenu un des principaux pivots de l'économie d’internet.
Et cet algoritme est globalement basé sur les avis et le comportement de
ses propres utilisateurs, c'est à dire leurs données personnelles. Des
avis eux-mêmes pondérés : une visite n’a pas la valeur d’un « like »
Facebook, d’un partage de lien ou d’un commentaire. Google donne de la
valeur à une page en la référençant mieux, ce qui crée à son tour de la
valeur, par le trafic généré et par la publicité.
Donc
qu’on le veuille on non, on « travaille » dès qu’on se connecte sur le
Web. Les 40 000 utilisateurs de Google par seconde travaillent pour
Google, améliorent le moteur de recherche. Et les seuls à qui ce travail
rapporte c’est Google et ses actionnaires. Ce qui explique pourquoi
Google a un nombre si ridicule de salariés rémunérés comparé à la valeur
produite, et pourquoi l’entreprise est si rentable : près de 200
milliards de capitalisation boursière pour 50 000 employés. A comparer
avec Renault par exemple : 12,3 milliards en valeur pour 122 000
salariés. Autre exemple concret de travail gratuit, les Capcha : ces
codes biscornus qui font partis des processus de validation en ligne,
qui permettent principalement de vérifier que l'utilisateur n’est pas
une machine. Ils sont par exemple présents sur l’Humanite.fr pour
limiter les messages publicitaires dans les commentaires. Ceux fournis
par Google sont clairement du travail non rémunéré : en rentrant ces
lettres, on participe à la numérisation de livres pour le fond de
Google.
Capitalisme Cognitif.
"Quand le produit est gratuit, c’est que vous êtes le produit". C’était
un peu une leçon de l'Internet gratuit. Mais pour comprendre le Digital
Labor, le travail de Yann Moulier-Boutang
sur le capitalisme cognitif apparait plus pertinent. Il explique
comment l’économie numérique a chamboulé le capitalisme traditionnel.
Avec le capital intellectuel, qui explique qu’on n’arrive plus à séparer
le travail de l’activité intellectuelle. C’est aussi pourquoi tout une
partie du temps de travail des employés de Google est alloué aux projets
personnels. Et l’émulation du Capital humain, capital intellectuel, au
sein d’une communauté, sa mise en réseau crée de nouvelles richesses,
appelé capital immatériel très complexe à chiffrer et à appréhender.
Table ronde avec Dany-Robert Dufour, philosophe, professeur en sciences de l’éducation à Paris-VIII.
Sandra laugier, professeure de philosophie à l’université Paris-I.
André Tosel, professeur de philosophie émérite à l’université de Nice Sophia-Antipolis.
Rappel des faits Le 10 décembre dernier, au lendemain
de l’échec de leur parti lors de législatives partielles, une quinzaine
de députés socialistes ont adressé un courrier au président de la
République, pour réclamer un recentrage?sur le social.
« Il est urgent de remettre l’agenda économique et social
en tête des priorités?», estiment notamment les signataires. Si le
courrier ne précise pas ce qui ferait les frais de cette nouvelle
hiérarchisation, plusieurs coauteurs ont livré des commentaires
explicites. Alors que le débat sur le mariage pour tous occupe le devant
de la scène médiatique, le député et maire d’Argenteuil Philippe Doucet
rappelle ainsi que «?pour Lionel Jospin, ce n’est pas le pacs qui a été
retenu, mais plutôt son inaction concernant le pouvoir d’achat?». On
aurait tort de simplement entendre ici des préoccupations
électoralistes. Car derrière, en filigrane, se dessinent les contours
d’un débat sur l’identité même de la gauche, son rapport aux classes
populaires et les réelles attentes de celles-ci.
Les questions sociétales,?par exemple le mariage pour tous,
peuvent-elles être abordées au prisme du clivage gauche-droite comme le
sont?les questions sociales???Ou bien diriez-vous qu’elles?sont d’un
autre ordre??
Dany-Robert Dufour. Elles sont d’un autre ordre. Un
ordre qui transcende si bien le clivage gauche-droite qu’il dirige
aujourd’hui le monde. Je veux parler bien sûr de l’ordre libéral, que
droite et gauche assument à tour de rôle. Cet ordre libéral est venu,
après 1968, au secours du vieux capitalisme, volontiers patriarcal,
autoritaire et rétrograde sur le plan des mœurs, et a permis à un
nouveau capitalisme, d’allure libertaire, de prendre la relève, dévoyant
ainsi la belle révolte de la jeunesse d’alors. Avec ce renversement,
c’est un nouveau et formidable marché qui s’est ouvert?: celui de la
libération des passions et des pulsions en vue de leur exploitation
industrielle. L’ancien capitalisme disait?: «?Travaille?! Tu n’as ni le
temps ni le droit de jouir.?» Le nouveau capitalisme est alors venu pour
dire?: «?Jouis?!?» Et c’est ce qui fait sa fortune actuelle, bien qu’on
commence à comprendre quelles nouvelles formidables aliénations cette
promesse recèle. Notez bien que cette tendance était en germe depuis la
naissance de la pensée libérale, au début du XVIIIe?siècle, à l’aube de
la première révolution industrielle. Il suffit de se souvenir de la
maxime de Bernard de Mandeville énoncée dès 1704?: «?Les vices privés
font la fortune publique.?» Bref, le vieux capitalisme avait dans sa
manche un coup d’avance, qu’il a joué sans coup férir lorsque le
contrôle des pulsions qu’il imposait est devenu insupportable. Le marché
est aujourd’hui définissable comme l’instance qui tient ce discours?:
«?Désirez tout ce que vous voulez, nous pouvons vous proposer un objet
manufacturé, un service marchand ou un fantasme sur mesure fabriqué par
les industries culturelles, supposé satisfaire toutes vos appétences
pulsionnelles.?» Le capitalisme est devenu libidinal – on peut en voir
un parfait symptôme dans le surgissement de figures politiques affichant
des mœurs «?légères?» (c’est-à-dire lourdes) comme Berlusconi pour la
droite ou DSK pour la gauche.
André Tosel. Comment définir la différence entre ce
qui relève du «?sociétal?» et ce qui relève du «?social?»?? Acceptons
que le sociétal désigne les modes de la vie quotidienne en commun,
considérés du point de vue de leurs normes et du débat sur la définition
de ces normes, et que le social désigne ce qui relève de la production
de la société en fonction d’une division sociale marquée par
l’exploitation et l’inégalité des classes et des groupes sociaux. On
voit que la distinction est flottante. La famille, ses institutions, ses
pratiques réglant la reproduction des humains, est aussi bien sociale
que sociétale?: elle est sociale car elle demeure une unité de
reproduction de la vie générique humaine en reproduisant, génération
après génération, les acteurs sociaux, et elle est sociétale en tant que
les règles structurales de l’alliance et de la parenté sont à la base
des modes d’existence. Elle relève à la fois de la vie, du travail et du
langage. Lire cette distinction en utilisant la grille droite-gauche
est peu opératoire. On ne voit pas pourquoi la revendication d’une
liberté nouvelle devrait relancer l’opposition entre la droite et la
gauche. Il s’agit plutôt de savoir si cette revendication marque un
degré nouveau de liberté effective.
Sandra Laugier. On entend parfois, de la part de la
gauche dite « populaire », que les revendications comme le mariage pour
tous ne devraient pas être prioritaires, qu’elles seraient dans
l’ensemble le fait de classes favorisées qui ne connaissent pas de
vraies difficultés. D’où la distinction que je trouve très artificielle
entre questions «?sociétales?» et «?sociales?», qui suggère aussi, comme
beaucoup de distinctions, une hiérarchie?: il y aurait des questions
mineures, qui ne concernent pas des enjeux de justice sociale mais de
modes de vie et de choix de sexualité, et des questions majeures. Or, la
réflexion et la critique sociale, depuis les années 1970, ont, il me
semble, fait apparaître une solidarité des questions de liberté et de
justice. Qui se permettrait de dire aujourd’hui, par exemple, que
l’égalité des sexes est un enjeu seulement «?sociétal?», que le
patriarcat est un problème mineur, alors que des luttes politiques ont
été nécessaires pour arriver à plus de justice pour les femmes?? Alors
qu’on s’est aperçu que les enjeux de classe et de race se croisaient
avec ceux de sexe, renforçant la sujétion de ceux/celles qui cumulaient
les formes de domination?? De même, la sexualité est un élément de
hiérarchisation, et l’extension du mariage aux couples de même sexe fait
sauter un verrou, entre autres, celui de la supériorité implicite de
l’hétérosexualité sur l’homosexualité. C’est bien un enjeu d’égalité et
de justice sociale, une question sociale. On le voit à la multiplication
compensatoire des injures homophobes sur le Net, qui est une réaction
contre cette affirmation d’égalité, non seulement des sexes, mais des
sexualités, insupportable pour beaucoup.
Les classes populaires sont-elles moins sensibles que les
autres à des projets comme celui du mariage pour tous, comme le
sous-entendent certains élus socialistes, en particulier les membres?du
collectif «?Gauche populaire?»???Si oui, comment cela
s’explique-t-il??
Dany-Robert Dufour. Probablement parce que les
classes populaires ont plus l’intuition que d’autres que le capitalisme
est derrière cette «?révolution permanente?». Du coup, elles s’en
méfient, ce qui donne une bonne occasion à beaucoup de commentateurs
pressés de présenter ces classes populaires comme «?réactionnaires?» ou
«?néoréactionnaires?». En fait, cette étiquette très en vogue est trop
commode. Elle fait croire qu’il y a deux positions?: les hardis
défenseurs de la libération des mœurs et les réactionnaires de tout poil
qui souhaitent revenir à l’état antérieur. Il manque à l’évidence une
position, celle du résistant, ou plutôt du néorésistant dont j’ai parlé
dans mon livre L’individu qui vient… après le libéralisme. On pourrait
le définir ainsi?: il ne s’agit pas pour lui de ne consentir à aucun
progrès, mais il cherche, en homme libre, à ne pas prendre pour argent
comptant tous les supposés progrès annoncés. Car certains mènent tout
droit à de nouvelles formes d’aliénation. Pour être clair, nul ne doit
pouvoir s’opposer à ce que deux hommes ou deux femmes vivent ensemble si
cela leur chante, mais l’homme véritablement libre est celui qui se
posera alors la question (qui s’impose nécessairement dans une espèce
sexuée comme la nôtre)?: que devient alors le droit de tout enfant à
avoir un père et une mère??
Sandra Laugier. Considérer que les classes
populaires seraient «?moins sensibles?» que les autres à des projets
comme celui du mariage pour tous me semble curieusement et
involontairement condescendant vis-à-vis des classes populaires, comme
si elles échappaient en quelque sorte à des réflexions sur leurs modes
de vie, étant trop embourbées dans des difficultés quotidiennes. Mais la
vie humaine n’est pas ainsi clivée entre ces différents aspects, chaque
individu a le droit de s’approprier sa propre vie, d’avoir une voix –
et avoir le choix de son mode de vie est essentiel pour la dignité
humaine. Ouvrir à toutes et à tous le mariage, l’adoption, la
procréation médicalement assistée (PMA), c’est faire avancer l’exigence
démocratique (ce qu’entend l’expression «?pour tous?») et l’égalité. Les
conquêtes sociales ont aussi été, dans l’histoire, des extensions dans
les droits (les droits civiques pour les Afro-Américains…), c’est-à-dire
une ouverture plus large de la communauté des citoyen-ne-s. C’est aussi
ce qu’expriment les mouvements d’occupation et de désobéissance : la
revendication d’un espace.
André Tosel. Répondons en deux temps. Tout d’abord,
il est légitime de critiquer la fermeture intellectuelle face à des
problèmes de liberté individuelle comme celui du mariage pour tous, et
donc d’étendre la critique au sens commun hétérosexuel et à sa
conception de la famille, à ce qui peut être une conception fixiste et
identitaire du mariage. La revendication de liberté peut donc émaner du
salariat en général et des masses subalternes. Rien n’autorise à croire
que ces hommes et ces femmes soient incapables de modifier leur
conception du monde. Cependant, en second lieu, il est compréhensible
que cette question ne soit pas une priorité pour des travailleurs mis au
chômage, sous-payés et maltraités comme de la chair à entreprises, pour
tous ceux qui sont réduits à une nouvelle servitude. Ceux-là peuvent
avoir une vision identitaire de la famille et estimer superflues les
revendications du mariage pour tous. Ceux-là doivent subir et contester
avant tout les conditions de vie qui rendent impossibles la vie de
famille, l’éducation et l’avenir des enfants. Si la solidarité doit se
manifester avec tous ceux qui se voient privés d’une liberté,
inversement on peut souhaiter que tous ceux qui défendent le mariage
pour tous manifestent activement leur solidarité avec la masse de ceux
que matraque et esclavagise le capitalisme impitoyable.
La gauche au gouvernement?masque-t-elle sa faiblesse sur
les questions socio-économiques?en instrumentalisant des questions
sociétales??
Dany-Robert Dufour. On pourrait faire une autre
hypothèse, celle d’un partage du travail entre une droite globalement
libérale au plan économique et une gauche globalement libérale au plan
des mœurs.
Sandra Laugier. Ce qui est apparu aux yeux de tous
depuis les années 1970, même si cela a toujours été plus ou moins vrai,
c’est que les questions «?sociétales?» – en gros, l’ouverture des
esprits et des pratiques vers une plus grande liberté, et l’extension de
droits qui étaient réservés à certains, à un ensemble plus large
d’humains – sont un enjeu proprement politique qui caractérise le degré
de liberté d’une société. Par degré, j’entends?: si l’on augmente non
pas les libertés d’un petit nombre, mais le nombre d’humains qui peuvent
bénéficier d’une liberté (comme celles de se marier et de faire des
enfants, y compris par la PMA s’ils rencontrent des difficultés et
obstacles), on a affaire à une avancée en termes de justice
véritablement et d’égalité, ce qui est toujours au final l’objet des
luttes sociales.
André Tosel. En rendant possible une nouvelle
liberté (le mariage pour tous), la gauche, ou plutôt le Parti se disant
socialiste, traduit une revendication qui est inscrite dans les
possibilités de notre société et satisfait des désirs que l’on peut
justifier rationnellement. Mais la tentation est grande, pour elle, de
procéder à une opération de substitution de priorités, ne serait-ce que
sur le plan quantitatif?: le mariage pour tous concerne surtout une
minorité souvent aisée, que l’on ne doit pas stigmatiser comme défendant
un narcissisme individualiste. Le désastre social concerne, lui, des
masses croissantes d’hommes et de femmes, homo et hétérosexuels, mariés,
pacsés ou non. Un basculement anthropologique négatif est déjà en cours
de réalisation avec son cortège de barbarie civilisée, de violences et
de souffrances. L’urgence est là et il ne saurait être question
d’attendre le pire, qui est peut-être sûr. Elle ne saurait être masquée
par le retour du caritatif en lieu et place de justice sous le masque du
«?care?», nouveau gadget importé des États-Unis. À ne pas répondre à ce
défi, la gauche gouvernementale s’enfonce dans un néolibéralisme sans
avenir et achève de s’euthanasier. La lutte pour les libertés dites
sociétales ne peut être séparée du combat pour les libertés sociales. La
liberté est indivisible, même si des priorités doivent être fixées en
fonction des conjonctures historiques. Concernant l’extension de la PMA,
c’est un sujet à part entière, qui mériterait un débat où devrait
intervenir le principe de prudence.
Dany-Robert Dufour a publié récemment,?chez
Denoël,?L’individu qui vient après?le libéralisme et Il était une fois
le dernier homme?; Sandra Laugier est l’auteur notamment, avec Albert
Ogien, de Pourquoi désobéir en démocratie?? aux éditions?La Découverte
(2010)?; André Tosel a publié, en 2011, aux éditions Kimé, un ouvrage en
deux tomes, Civilisations, cultures, conflits.
La fracturation hydraulique ne va pas
nous sortir du problème du réchauffement climatique sans provoquer un
désastre plus grand encore.
Si vous pensez que le boum du gaz naturel (de schiste NdT)
va résoudre nos problèmes économiques et environnementaux, vous allez
être déçu. Bien que la combustion du gaz produise moins d’oxyde d’azote
et de CO2 que celle du charbon ou du pétrole, le produit fini n’est que
la partie émergée de l’iceberg.
Le boum du gaz de schiste a été
caractérisé par l’utilisation de méthodes extrêmes d’extraction, comme
la fracturation hydraulique qui pose de nombreux problèmes
environnementaux avant même que le gaz n’arrive jusqu’au consommateur.
Si vous regardez le schéma complet de la
manière dont on extrait le gaz de schiste aujourd’hui, vous réaliserez
que nous ne serons pas capables de sortir de la crise climatique sans
créer une crise plus grande durant le processus. La liste des impacts
[environnementaux] provenant de la fracturation hydraulique est
énorme, mais voici 5 points majeurs qui serviront de base à une
discussion plus approfondie:
1. Le méthane
Le gaz naturel crée moins de pollution
durant sa combustion, mais il est possible qu’il contribue, en fin de
compte, à la pollution qui provoque le réchauffement climatique car nous
devons tenir compte aussi de ce qui se passe durant son extraction. « Les
scientifiques rapportent encore une fois un niveau alarmant d’émissions
de méthane provenant des champs pétroliers et gaziers, soulignant la
question des bénéfices environnementaux du boum du gaz de schiste qui transforme actuellement le système énergétique des Etats Unis » écrit Jeff Tollefson dans Nature.
Il explique :
Les chercheurs, en poste à la fois à la
National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) et à l’université
du Colorado à Boulder, tiraient la sonnette d’alarme pour la première
fois en février 2012 dans un rapport où ils indiquaient que jusqu’à 4 %
du méthane produit dans un champ près de Denver s’échappait dans
l’atmosphère. Si le méthane – un puissant gaz à effet de serre –
s’échappe des puits dans tout le pays au même rythme, il pourrait
annihiler en grande partie les bienfaits qu’aurait pour le réchauffement
climatique le remplacement en cours de centrales à charbon par des
centrales au gaz pour la production d’électricité.
Les industriels et certains scientifiques
avaient contesté cette thèse, mais lors d’une réunion de l’American
Geophysical Union (AGU) à San Francisco, Californie, le mois dernier,
l’équipe de chercheurs présentait de nouvelles études menées dans le
Colorado qui corroborent les conclusions du premier rapport, et
annonçait également les conclusions préliminaires d’une étude sur le
terrain réalisée sur le champ gazier du Bassin de Uinta, dans l’Utah,
qui indiquait des taux d’émissions de méthane encore plus élevés,
jusqu’à 9% de la production totale. Ce chiffre atteint près du double
des pertes cumulées estimées par l’industrie – qui étaient déjà plus
élevées dans l’Utah que dans le Colorado.
Concernant le changement climatique, le
méthane a un gros impact. L’EPA (Environnemental Protection Agency –
Agence de protection de l’environnement des Etats Unis) rapporte : « à
quantité égale, l’impact du CH4 [méthane] sur le changement climatique
est plus de 20 fois plus important que celui du CO2 sur une période de
100 ans. »
Eau du robinet qui s’enflamme (tiré du film Gasland)
2. Pollution de l’eau
Les fuites de méthane pendant la
fracturation hydraulique se propagent non seulement dans l’air, mais
aussi dans l’eau. Vous avez surement déjà vu les vidéos de ces gens qui
vivent près de forages de gaz de schiste et qui peuvent mettre le feu à
l’eau qui coule de leur robinet. (Si ce n’est pas le cas, je vous
conseille de voir “Gasland« .).
En 2011, à la suite d’une plainte des riverains sur la qualité de l’eau après les forages, le « United States Geological Survey » (Institut d’études géologiques des États-Unis) avait mené une enquête à Pavillion, Wyoming.
Voici leurs conclusions:
L’analyse par l’EPA des échantillons
prélevés par l’agence dans la nappe phréatique indique la présence de
produits chimiques, comme des glycols et des alcools synthétisés à
partir du gaz et des fluides utilisés dans la fracturation, des
concentrations de benzène dépassant les normes admises par la loi sur
l’eau potable (Safe Drinking Water Act), et une haute concentration de
méthane. Étant donné la géologie complexe de la région et la proximité
des puits d’eau potable avec les eaux souterraines contaminées, l’EPA
s’inquiète de la migration des polluants dans la nappe phréatique et de
la sauvegarde des puits d’eau potable au fil du temps.
D’autres études sont parvenues aux mêmes
conclusions, parmi lesquelles celle qui a été publiée dans le
Proceedings of the National Academy of Sciences. Abrahm Lustgarten
écrit dans ProPublica :
Les recherches ont été menées par 4
scientifiques de l’Université de Duke. Ils ont montré que les
concentrations de méthane inflammable dans l’eau potable dépassaient les
niveaux dangereux dès que les sources d’eau potable étaient proches des
puits de gaz de schiste. Ils ont aussi trouvé que le type de gaz
détecté était le même que celui que les compagnies extrayaient à des
milliers de mètres de profondeur, ce qui implique fortement que le gaz
doit s’infiltrer par des failles naturelles ou provoquées par la
fracturation, ou par des fissures de la structure même des puits. (Voir Gaz de schiste : de quoi parle-t-on ? NdT)
Et là, il ne s’agit que du méthane. Les
fluides de fracturation qui sont injectés dans les puits contiennent des
centaines de produits chimiques, y compris des composés organiques
cancérigènes et volatiles comme le benzène, le toluène, l’ethylbenzène
et le xylène. Les compagnies ne sont pas tenues de divulguer quels
produits elles utilisent – ce qui rend plus difficiles les tests sur les
fuites et les déversements, ainsi que les traitements pour les
problèmes de santé que pourraient avoir les personnes qui auraient été
contaminées.
Ah, oui, et puis, la fracturation
hydraulique n’est pas tenue de respecter le Safe Drinking Water Act
(loi sur l’eau potable) – Merci Dick Cheney !
Réserve d’eau sur puits de gaz de schiste
3. Consommation d’eau
La fracturation hydraulique consomme
énormément d’eau. Il faut entre 9 et 60 millions de litres d’eau pour
fracturer un puits, et le forage nécessite encore plus d’eau. De plus,
il faut souvent fracturer plusieurs fois, parfois plus de 18 fois. D’où
vient toute cette eau ?
L’institut du Pacifique rapporte :
L’eau utilisée pour une fracturation
hydraulique et généralement prélevée dans le bassin versant sur une
période de plusieurs jours. En outre, dans certains cas, l’eau vient de «
zones distantes en amont, souvent écologiquement sensibles » (Beauduy
2011, 34), où même les petits prélèvements peuvent avoir un impact
important sur le régime d’écoulement. Ainsi, alors que la fracturation
hydraulique peut sembler ne représenter qu’une infime partie des
réserves d’eau d’un état ou d’un bassin d’approvisionnement, elle peut
entraîner des conséquences plus graves au niveau local.
De plus, une grande partie de l’eau
utilisée n’est pas récupérée, ou est impropre à une autre utilisation
quand elle revient à la surface, et nécessite généralement d’être
déversée dans un puits d’injection souterrain.
Cette utilisation de l’eau représente la «
consommation absolue » si elle ne peut pas retourner d’une façon ou
d’une autre à la source d’où elle a été extraite. Dans certains cas,
l’eau est traitée et réutilisée pour les travaux ultérieurs de
fracturation hydraulique, même si c’est encore assez rare, et si aucune
estimation nationale sur la fréquence de cette pratique n’est
disponible.
Déjà, des états comme le Texas et la
Pennsylvanie se sont heurtés à des conflits contre la fracturation
hydraulique en raison de pénuries d’eau.
Et les choses sont susceptibles de se détériorer, comme l’indique le Pacific Institute: « Dans
de nombreux bassins, l’utilisation de la fracturation hydraulique en
est encore à ses débuts et le développement continu pourrait
considérablement augmenter les besoins futurs en eau et aggraver les
rivalités avec d’autres utilisations. ».
En Pennsylvanie, on a calculé que forer
et fracturer un seul puits impliquait 1000 rotations de camions. Pour
les habitants des zones rurales, cela se traduit par un mouvement
incessant de camions citernes sur des petites routes, parfois non
goudronnées. Les habitants se plaignent de la pollution des camions
diesel, que les routes ne sont pas assez larges pour ces véhicules, de
la poussière sur les routes non goudronnées, et de l’usure excessive des
ponts et des chaussées. Cela provoque des accidents à gogo et de
lourdes factures pour les contribuables.
Jim Efstathiou Jr. écrivait pour Business Week:
L’augmentation de la fracturation
hydraulique pour obtenir du gaz et du pétrole piégé dans la roche
signifie que les foreurs ont besoin de faire circuler des centaines de
camions chargés de sable, d’eau et de matériel pour un seul puits. Si
les forages ont créé des emplois et engendré des recettes fiscales pour
de nombreux États, ils ont également augmenté le trafic sur des routes
trop fragiles pour accueillir les camions de 36 tonnes qui desservent
les sites.
Les dégâts causés aux routes vont coûter
des dizaines de millions de dollars de réparation et prennent au
dépourvu les responsables, de la Pennsylvanie au Texas.
Selon Lynne Irwin, responsable du
programme sur les routes locales à l’Université de Cornell d’Ithaca, New
York, les mesures visant à veiller à ce que les routes soient réparées
ne tiennent pas compte du coût total des dégâts, ce qui pourrait bien
laisser la note aux contribuables.
… Le mois dernier, la commission des
transports du Texas a approuvé l’allocation de la somme de 40 millions
de dollars pour réparer les routes près des sites d’extraction du gaz de
schiste: Barnett Shale au Texas du Nord et Eagle Ford Shale dans le sud
du Texas.
5. Retombées économiques
Voilà pour le boum économique que la
fracturation était censée créer pour les petites villes. Les travaux
routiers ne sont que le début. Dans l’un des comtés les plus lourdement
forés dans les schistes de Marcellus, en Pennsylvanie, le directeur
général d’un hôpital rend aujourd’hui l’industrie du forage de gaz
responsable d’une perte d’exploitation.
Carey Plummer, président et PDG du Jersey
Shore Hospital a déclaré au Sun-Gazette de Williamsport que de nombreux
sous-traitants attirés par le boum du gaz de schiste du secteur de
Marcellus Shale ne fournissent pas d’assurance-maladie à leurs employés.
Et donc, il y a un nombre croissant de
personnes non assurées qui viennent bénéficier des services de l’hôpital
public à but non lucratif, a dit Plummer.
« Nous avons subi des pertes », dit Plummer. « Je
ne pense pas que ce soit une question d’économie. Je pense que c’est dû
à l’arrivée des industriels du gaz, et à ceux qui n’ont pas
d’assurance-maladie. »
Les propriétaires de biens immobiliers
ont également beaucoup à perdre. Le Huffington Post a rapporté que la
compagnie d’assurances « Nationwide Mutual Insurance Co. est devenue
la première grande compagnie à annoncer qu’elle ne couvrirait pas les
dommages liés à un processus de forage gazier qui injecte profondément
dans le sous-sol de l’eau chargée de produits chimiques. »
La société a publié une note de service disant:
Après des mois de recherches et de
discussions, nous avons déterminé que les risques présentés par la
fracturation hydraulique sont trop importants pour être ignorés. Il est
désormais interdit de couvrir les risques liés à la fracturation
hydraulique, comme l’assurance responsabilité civile, l’assurance pour
les véhicules de société, les marchandises transportées par camion, les
dommages corporels dans les accidents de voiture et le régime public
d’assurance auto.
Alors que l’industrie gazière promet de
créer des emplois, des personnes comme Tish O’Dell, co-fondatrice de
l’association de la région de Cleveland « les Mères contre les forages
dans nos quartiers », se demandent quels emplois seront perdus dans
l’agriculture, le tourisme et les laiteries.
Elle a expliqué à Midwest Energy News: « Si on veut réaliser une étude vraiment sérieuse, il faut considérer ceci », dit-elle. « Si
l’eau est contaminée et si les poissons meurent, que vont faire les
pêcheurs ? Si on a des parcs pour y trouver la paix et la tranquillité,
que se passe-t-il si on les transforme en paysage industriel ? Si on a
une laiterie bio et que le sol est pollué, ça veut dire quoi ? Toutes
ces questions sont valables. »
Visiblement, pour le Ministre du Budget, parler de « classes
sociales » semble constituer le comble du ridicule. En affirmant
fièrement, face à Jean-Luc Mélenchon, lors d’un débat télévisé, qu’il
n’avait jamais cru à la « lutte des classes », Jérôme Cahuzac, croyant
sans doute faire assaut de modernité, a en réalité révélé l’incapacité
des socialistes à penser la conflictualité du social, ou du moins à la
traduire en choix politiques.
Inutile, ici, de
jouer aux exégètes de Marx : l’essentiel est ailleurs. Chacun sait que
loin de diminuer, le nombre d’employés et d’ouvriers augmente, même si
leur proportion diminue légèrement au sein de la population active. Sans
même comptabiliser les chômeurs ou les retraités, la France comptait en
2009 treize millions d’employés et d’ouvriers en emploi (51% des actifs
occupés) contre 11,9 millions en 1989 (55% des actifs occupés). Certes,
cette vaste catégorie des « salariés d’exécution » rassemble en son
sein des situations contrastées. Certes, il existe toute une
stratification interne aux classes populaires, en termes de revenus, de
capital culturel, d’âge ou d’origine. Mais parmi eux, nombre de
« perdants » de la mondialisation, insuffisamment dotés en ressources
permettant de faire face à la concurrence de tous contre tous dans une
économie mondialisée : ouvriers de ce qu’il reste de l’industrie,
employés des services à la personne qui œuvrent dans l’ombre des
vainqueurs qui achètent leur temps de travail, etc.
Évidemment, tous ne défilent pas dans la rue pour réclamer la mise à
mort des contribuables les plus fortunés. Pour autant, comment ne pas
voir que la société française demeure une société de classes, au sens où
coexistent en son sein des groupes sociaux inégalement dotés et ayant
des intérêts objectivement divergents ? Comment ne pas voir, par
exemple, que lorsque l’Etat continue à dépenser deux ou trois fois plus
pour les élèves de classe préparatoire aux grandes écoles, massivement
issus des milieux sociaux les plus favorisés, c’est au détriment des
étudiants des universités, à l’origine sociale nettement moins élevée ?
Comment ne pas voir que lorsque le gouvernement ne parvient pas à
encadrer réellement les dépassements d’honoraires de certains médecins,
c’est au détriment de l’accès aux soins d’une frange croissante des plus
démunis ? Plus généralement, comment ne pas voir que les allègements
massifs de charges sociales votés au cours des dernières décennies ont
creusé des trous béants dans les comptes sociaux que les classes
populaires sont appelées à reboucher aujourd’hui ? Si la période des
Trente glorieuses a pu un temps contribuer à brouiller les frontières
entre les groupes sociaux, tant la forte croissance pouvait donner le
sentiment à chacun de voir son sort s’améliorer, trois décennies de
crise structurelle laissent entrevoir une réalité toute autre : si
certains gagnent, c’est très souvent parce que d’autres perdent.
Face à cette évidence, la gauche au pouvoir donne le sentiment d’être
tétanisée, veillant à ne se fâcher avec personne. Ce faisant, elle
mécontente en réalité tout le monde. Surtout, elle creuse le lit de ses
futurs échecs électoraux. En effet, le rôle du politique est aussi de
proposer des grilles de lecture du monde et de la société. Or, en la
matière, le silence de la gauche et son déni de la conflictualité
sociale laissent libre cours à une autre lutte des classes, celle que se
livrent entre eux les dominés.
Dans une société travaillée par le
déclassement, où chacun se sent, à tort ou à raison, tiré vers le bas,
les boucs-émissaires sont recherchés plus bas que soi : les
« petits-moyens » cherchent à maintenir leurs distances avec les classes
populaires en emploi, lesquelles dénoncent « l’assistanat » dans lequel
se vautreraient les chômeurs, qui à leur tour dénoncent les « mauvais
chômeurs », etc. Faute de discours concurrent, celui que devrait tenir
la gauche, la montée de cette « conscience sociale triangulaire »
remarquablement théorisée par Olivier Schwartz (le sentiment d’être pris
en étau entre « eux, les gros », et « eux, les assistés »), ouvre un
boulevard aux partis autoritaires et conservateurs. Exclue du pouvoir
national pendant une décennie, la gauche au gouvernement doit se doter
d’une grille de lecture de la société et être en permanence préoccupée
par le sort des perdants de la compétition mondiale. De ce point de vue,
dénier la conflictualité du social, ce n’est pas être moderne. C’est
avoir, au bas mot, quarante ans de retard.
Au vu du sondage Ifop que l'Humanité publie ce mercredi,
la lutte des classes est une réalité bien vivante. N'en déplaise à
Jérôme Cahuzac, qui assénait à Jean-Luc Mélenchon lors de leur débat de
lundi soir: "La lutte des classes, au fond, ça résume notre réelle
divergence. Vous, vous y croyez toujours et moi je n’y ai jamais cru".
Pour le directeur du département opinion de l’Ifop, qui a
mené cette étude sur les Français et le lutte des classes, Jérôme
Fourquet, «?la perception d’une société divisée en classes reste
opérante?».
N’est-il pas surprenant?de constater que le sentiment d’appartenance?à une classe sociale?ne recule pas??
Jérôme Fourquet. Quand on voit ces chiffres, cela
remet un peu en cause ce que l’on disait du déclin de la conscience de
classe qui allait avec le déclin du marxisme. Au milieu des années 1980,
un Français sur deux disait avoir le sentiment d’appartenir à une
classe. Cette année, vingt-six ans plus tard, ces chiffres n’ont pas
bougé. Cette perception d’une société divisée en classes et de
l’appartenance à une classe reste opérante. Cela, sans le contredire,
permet de remettre légèrement en question l’idée d’une montée des classes moyennes
qui marcherait de pair avec une société de plus en plus individualisée.
Je pense que l’élément à retenir, c’est que le vocable de classe
sociale n’est pas périmé.
Question: Avez-vous le sentiment d'appartenir à une classe sociale? Le oui par catégories socioprofessionnelles
C’est pourtant parmi les revenus relativement haut que le sentiment d’appartenance semble le plus prégnant…
Jérôme Fourquet. Cela n’a guère bougé depuis les
années 1960. Les choses n’ont pas tant basculé qu’on le dit après 1968.
Mais attention, dire qu’on se sent appartenir à une classe sociale n’implique pas la reconnaissance de la grille d’analyse marxiste
de la société. Pour beaucoup de Français, ce sentiment est celui
d’appartenir à la classe moyenne. Et le sentiment d’un risque de
dégringolade, de déclassement, peut renforcer ce sentiment
d’appartenance.
Compte tenu des résultats sur la question?de l’appartenance à
une classe sociale,?les réponses à votre question sur l’actualité de
la lutte des classes sont surprenantes…
Jérôme Fourquet. À la veille de 1968, nous étions 20
points plus bas qu’aujourd’hui?! La lutte des classes est un terme
connoté au marxisme. Sans doute, cette doctrine a beaucoup perdu de son
influence, mais pour autant, l’idée d’antagonismes d’intérêts entre les groupes sociaux est très nettement majoritaire
aujourd’hui. Sans doute la crise n’y est-elle pas pour rien: une partie
de la campagne présidentielle s’est faite sur la fiscalité avec des
propositions fortes (taxe à 75?%, salaire maximum…). Si l’idée de la
lutte des classes comme moteur historique?de l’évolution des sociétés a
perdu du terrain, l’idée qu’il y a des conflits?de classes se porte
bien.
Question: estimez-vous qu'en France, à l'heure actuelle, la
lutte des classes est une réalité? Le oui par catégories
socioprofessionnelles
Que peut-on conclure de cette progression??
Jérôme Fourquet. Avec une acception qui n’est plus
tout à fait celle du marxisme, la lutte des classes est sans doute moins
un fait qu’un constat. Certains peuvent reconnaître l’actualité de la
lutte des classes pour la regretter, comme quand on entend à droite que
«?la France n’aime pas les riches?». La conclusion que nous pouvons
tirer est que nous ne vivons pas dans une société apaisée.
La crise a accru les inégalités. Cela ne fait qu’aggraver les tensions.
On retrouve cela politiquement en voyant une courbe en U sur
l’échiquier politique: l’existence de la lutte des classes est plus
fortement reconnue aux deux extrêmes.
C’est un rapport étonnant, un mea culpa chiffré et
analysé, que deux éminents économistes du FMI ont publié. Il dit
clairement que l’austérité est une erreur. La faute à la mauvaise
conception d’un modèle informatique de prédiction économique.
Ils justifient globalement d'avoir plongé 26 pays dans une mortelle
crise austéritaire par une erreur de modèle mathématique. Ces
économistes sont restés persuadés que leur domaine est une science dure,
donc qu’on peut prédire et démontrer avec des équations. Et ils se sont
éminemment trompés. Ils reconnaissent ainsi dès l’introduction que leur
modèle n’a pas pu prévoir ni le niveau des taux d’intérêts ni l’effet
de l’austérité sur la consommation intérieure. Confrontés à la réalité,
ils reconnaissent également que leur modèle a grandement sous-estimé la
hausse du chômage. Et donc toute la prédiction est biaisée, des
investissements privés aux recettes fiscales des états.
Pardon pour les morts, c’était une erreur de calcul
“Forecast Error of ?Yi,t:t+1 = ? + ? Forecast of ?Fi,t:t+1|t + ? i,t:t+1”
Voilà à quoi ressemble l’équation qui a été incapable de faire le lien
entre coupe budgétaire des Etats - les fameuses "économies" exigées sous
la menace - et baisse de rentrée fiscale. C’est le « multiplicateur fiscal »,
outil économique qui a plus ou moins montré qu’il fonctionnait entre la
seconde guerre mondiale et 2008, mais qui est incapable de prévoir
l’ampleur des effets d’une panique généralisée ou d’une franche baisse
de moral des populations. Le FMI avait déjà constaté une faute dans les modèles appliqués à la Grèce. Il remet en cause désormais tous les modèles appliqués à 26 pays européens.
Une erreur qui ne sert pas de leçon
Si reconnaître l’erreur, ou plutôt ouvrir les yeux et se confronter à
la réalité, reste une avancée pour le FMI, l’institution ne tire pas
les leçons de son erreur. Les économistes ne remettent pas
fondamentalement en cause l'austérité, juste son intensité, ils restent
convaincus qu’il suffit d’adapter leur modèle de calcul, finalement en
accroissant la variable « facteur humain ». Ils ne voient pas
l’absurdité que c’est d’imposer par la menace des politiques globales à
des pays sur simple résultat d’un algorithme.
"Ce que nous voulons simplement rappeler, c’est que les décisions
humaines engageant l’avenir sur le plan personnel, politique ou
économique ne peuvent être inspirées par une stricte prévision
mathématique, puisque la base d’une telle prévision n’existe pas" disait un certain Keynes en 1936.
Enquête. Quel rôle jouent les laboratoires d'idées ? (4/4)
Des fondations aux Économistes atterrés, de multiples
structurent existent aussi à gauche pour déconstruire le discours
dominant et renouveler la pensée critique. Inaugurent-elles un nouveau
mode d’engagement politique??
« Il ne faut surtout pas déserter ces espaces », confie Alain Obadia.
Dans le cadre du troisième Forum des think tanks, le président de la
Fondation Gabriel-Péri participait, le 15 décembre, à un débat sur les «
Dépenses publiques ». Au milieu d’une armée d’« experts »
interchangeables issus des « laboratoires d’idées » les plus
médiatiques, comme Terra Nova ou l’Institut Montaigne, une autre musique
se fait entendre. Celle qui rappelle que le progrès humain devrait être
la finalité, « à un moment où l’on n’offre d’autre perspective que la
régression sociale au nom d’une vision “réaliste” de la mondialisation».
« C’est un peu David contre Goliath », ironise un étudiant, lassé qu’on
lui entonne toujours « la même chanson sur la dette et l’État dépensier
».
Aux antipodes des « boîtes à idées » en grande partie financées par les patrons du CAC 40 (voir l’Humanité du 31 décembre),
la Fondation Gabriel-Péri assume sa vocation scientifique. Créée en
2004, à l’initiative du PCF, elle est l’une des cinq fondations
reconnues d’utilité publique et financées par l’État. Ce projet, porté
par Robert Hue, reposait sur deux objectifs?: «?travailler à comprendre
l’histoire récente, et en particulier celle du mouvement ouvrier et
communiste en France?», mais aussi créer «?un espace de rencontres et de
confrontations intellectuelles utiles au progrès social?». «?Au moment
où s’accentue le fossé entre les lieux de décision politique et les
réalités populaires, où seules les idées libérales exercent leur
lobbying sur les politiques et sont surreprésentées dans les médias, la
fondation avance des objectifs en lien étroit avec les dynamiques en
œuvre dans les mouvements sociaux et dans les mobilisations
populaires?», rappelle Alain Obadia, à sa tête depuis mai dernier. Basée
à Pantin, totalement indépendante financièrement, la Fondation
Gabriel-Péri assume de ne pas livrer des «?kits de prêt à penser?» en
vue d’échéances électorales, comme le font Terra Nova, pour le PS, ou la
Fondation pour l’innovation politique, pour l’UMP. «?Les fondations ne
doivent pas être en concurrence intellectuelle avec les partis
politiques. Nos activités se veulent à la fois utiles à la société tout
entière, mais aussi un outil de réflexion privilégié pour les militants
de gauche, et en particulier communistes. La bataille des idées, nous la
menons sans être soumis au rythme infernal de l’actualité, ni aux
impératifs électoraux?», précise celui qui est également dirigeant du
PCF.
Fondation Copernic
Depuis 1998, la Fondation?Copernic, entièrement financée par les
cotisations de ses adhérents, travaille elle aussi à «?remettre à
l’endroit ce que le libéralisme fait fonctionner à l’envers?», dans une
démarche qui se veut beaucoup plus militante. «?Face à la domination des
idées libérales, notre objectif était de déconstruire le discours
dominant et de proposer des alternatives en mélangeant les cultures et
les origines de nos contributeurs, en faisant débattre des gens qui
n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble?», explique Pierre
Khalfa, son coprésident. La Fondation?Copernic assume vouloir
«?construire des cadres unitaires larges, comme sur les retraites ou le
référendum européen, créer des ponts entre syndicats et partis?», comme
l’affirme le syndicaliste. Mélange des genres ou recomposition des modes
d’engagement politique?? La candidature de l’économiste Yves Salesse
(alors coprésident de la Fondation) à l’élection présidentielle de 2007
n’a pas manqué de soulever la question. Preuve qu’une certaine confusion
règne encore sur l’articulation entre la production intellectuelle de
ces structures, leurs liens aux partis politiques, et la nécessité pour
la gauche de construire des batailles unitaires.
Attac et les atterrés
D’Attac aux Économistes atterrés, de multiples lieux de «?pensée
critique?» ont vu le jour ces quinze dernières années. Inaugurent-ils
une nouvelle forme d’organisation politique et entérinent-ils la
délocalisation du «?cerveau politique?»?? «?Ces nouveaux cadres de
réflexion ont indéniablement comblé le vide laissé par la désertion des
intellectuels, le désarroi idéologique provoqué par la chute du mur de
Berlin. La gauche et le Parti communiste en particulier ont mis du temps
à se relever pour assumer le débat d’idées qui se posait tout à fait
différemment?», analyse un dirigeant du PCF. «?Le Front de gauche, avec
la dynamique militante et intellectuelle qu’il a su faire naître pendant
la campagne présidentielle, peut représenter ce lieu de convergences
entre la culture militante des partis et une production intellectuelle
autonome?», poursuit-il.
«?L’époque “des intellectuels organiques” est bel et bien terminée?»,
ironise un historien, qui se félicite que l’intervention des
intellectuels se fasse désormais hors des partis, dans ces structures
«?qui garantissent leur indépendance, tout en assumant leur démarche
militante?». Pour d’autres, cette désertion illustre «?la mort
cérébrale?» de l’ensemble de la gauche, piégée par la
«?professionnalisation politique?» et la technocratisation du débat
publique. C’est ce qu’avance Philippe Corcuff, pour qui elle confond
«?discours critique et pensée critique?». «?La résistance aux
stéréotypes néolibéraux?» en a fait naître de nouveaux, relève-t-il,
«?refermant trop vite le travail de l’interrogation?». Et le philosophe
de soulever ce paradoxe?: la gauche vient de gagner électoralement alors
qu’elle était en état de «?décomposition intellectuelle?». Autrement
dit, le chantier reste ouvert.
NDLR: Interview parue dans le Petit Journal du 3 janvier 2013
En ce début d'année, nous avons questionné M. Maximilien Reynès-Dupleix, militant du Front de Gauche, ex candidat aux Législatives.
Le petit Journal : L’année
2012 a été une année difficile pour vous ? Qu’en retirez-vous ?
Maximilien Reynès-Dupleix : Oui, elle a surtout été
porteuse d’un immense espoir soulevé lors des élections. Un espoir qui semble
en passe de s’évanouir............L’année 2012 a été surtout pour le Front de Gauche
(FdG) une année décisive d’installation dans le paysage politique national mais
aussi local. C’est la première leçon que j’en tire avec une amertume toutefois
sur la montée inquiétante du FN qui a surfé et qui surfe avec démagogie sur le
désespoir des gens. Ce désespoir est alimenté par une politique gouvernementale
qui n’est pas, à mon sens, à la hauteur
des enjeux pour nos concitoyens. 2012 est derrière nous, place à une nouvelle
année de luttes et de combats
Le PJ : Je vois que
vous êtres toujours aussi combatif pourtant il n’y a pas d’enjeux en 2013, je
me trompe ?
M. R-D : 2013 est une année
charnière. La politique menée au plan national n’apporte pas de réponses concrètes
aux besoins des gens et pourtant les enjeux sont multiples. Des négociations d’importance
sont en cours, le patronat exerce une pression sur le monde du travail pour
plus de flexibilité, les retraites sont à nouveau dans le collimateur, les salaires
sont au point mort, on ressort le déficit de la sécu et en même temps, on
favorise à coup de milliards ceux qui licencient à tour de bras….
Le PJ : Mais n’est ce
pas la conséquence de la crise ?
M. R-D : La crise à bon dos quand on
sait l’augmentation éhontée des bénéfices des grands groupes multinationaux.
Regardez l’augmentation du nombre de gens riches qui sont encore plus riches et
dont on veut nous faire croire qu’ils participent à l’effort national en
planquant leur argent dans des paradis fiscaux. Il est grand temps que force
revienne à la loi et en l’occurrence, il va falloir une plus grande
détermination pour aller chercher l’argent là ou il est: pas dans vos poches ni
dans les miennes….
Le PJ : Et sur le plan
local, que penser de la situation à Moissac ?
M. R-D : Vous voulez parler de la situation
des gens ou de la guerre ouverte en vue d’assoir les amis de M. Baylet dans le siège
du Maire de Moissac ? Nos concitoyens souffrent de la crise et ne trouvent
pas assez de réponses à leurs situations, pour autant, nos conseillers généraux
passent du temps en un intense lobbying teinté
de désinformation digne d’une série télévisée. Je trouve ironique « des amis de 30 ans »
tentés de se refaire une santé électorale en jetant aux orties ce qu’ils ont
soutenus jusqu’alors. Je n’ai pas d’inimitié envers eux et je constate qu’ils
en appellent à plus de démocratie et d’écoute en « redonnant, d’abord la
parole aux moissagais» (dans leurs vœux journalistiques) alors qu’ils ne les entendent
que trop peu et qu’ils sont restés sourds à notre proposition de Conseil
Cantonal Citoyen. Le débat nous a toujours été refusé et nous sommes toujours
interdits dans les colonnes de leur journal. Dans l’article cité, ils mélangent
le dialogue citoyen avec l’action municipale à la sauce départementale comme
pour signifier que rien ne peut se faire sans eux. Ils n’oublient d’ailleurs
pas de rajouter un zeste d’intercommunalité alors que l’un d’entre eux en avait
quitté la présidence en pleine tourmente.
Le PJ : Cela veut-il
dire que vous vous rangez du côté de M. Nunzi, Maire de Moissac ?
M. R-D : Pas que je sache ! Et
d’abord de quel droit devrais-je choisir? Je n’ai pour l’instant qu’un seul
mandat, celui des électeurs qui m’ont fait confiance aux législatives en 2012,
sur les valeurs que je porte encore et touours… Et pour ce faire je ne veux pas
en rester à des polémiques stériles…
Le PJ : c’est pourtant
ce que vous avez fait au sujet du giratoire de la Mégère ?
M. R-D : C’est un sujet qui a fâché
jusqu’au plus haut niveau du CG82 et tant mieux ! Pourtant ce n’était qu’un
rappel citoyen quand à l’utilisation de l’argent public. C’est l’exemple même
du « dialogue citoyen » inexistant ! Je pourrais aussi
parler des ridicules subsides du CG82 pour l’OPAH de Moissac, de l’absence d’investissements
dans le logement social…. Cela montre qu’en 2013, et c’est la responsabilité du
Front de Gauche, nous devons impulser une autre politique sur le plan local.
Le P.J : Concrètement…
M. R-D : D’abord, nous poursuivons
notre bataille contre l’austérité que l’on veut nous imposer. Ensuite, nous
allons tenir plusieurs réunions publiques à Moissac pour débattre et définir
avec les citoyens les contenus de ce qui est nécessaire pour notre ville, pour
ses habitants, pour l’avenir de nos enfants. Des réunions publiques ouvertes à
tous pour élaborer des pistes, des orientations progressistes, solidaires, et écologiques.
Le P.J : Cela veut-il dire
qu’après M. Benech, vous êtes candidats à la Mairie ?
M. R-D : Pas nécessairement et de
toutes manières je ne décide pas seul. Notre réflexion est encore loin d’être
aboutie en la matière et nous ne souhaitons pas mettre « la charrue avant
les bœufs» car avant de construire une liste de femmes et d’hommes candidats,
nous avons l’exigence de l’écriture d’un programme, d’un contrat co-élaboré
avec les moissagais.Alors seulement,
nous pourrons dire si oui ou non nous sommes capables de le porter seuls ou en
partenariat dans une large équipe clairement à gauche. Nous nous sommes dotés
de moyens nouveaux : Moissac Au Cœur est aujourd’hui une association
déclarée, mais aussi une émission de radio d’OC et un site bien connu des
internautes.
Nous avons les outils, les idées, et nous appelons de nos vœux une
année 2013 pleine, de débats, de luttes et d’espoirs.
Pour le politologue Rémi Lefebvre, l’aggravation de la
crise pourrait ramener François Hollande à un discours plus musclé à
l’égard des forces économiques.
Rémi Lefebvre est professeur de sciences politiques à l’université
Lille-II,?auteur en 2011 des Primaires socialistes. La fin du parti
militant, aux éditions Raisons d’agir.
Huit mois après son accession au pouvoir, y a-t-il chez
François Hollande un hollandisme qui?lui serait propre, ou la
définition de sa politique doit-elle emprunter d’autres références??
Rémi Lefebvre. S’il y a un hollandisme, c’est un
pragmatisme, il n’est pas un idéologue – il n’a d’ailleurs pas de texte
fondateur, alors qu’il a été à la tête du PS durant plus de dix ans. Il y
a chez lui une forme de syncrétisme,?de synthèse d’éléments disparates
qui empruntent tout autant?à Chevènement qu’à la deuxième gauche,
voire à la première, doublé d’un côté radical-socialiste,?et
incontestablement social-libéral sur le plan économique. Son obsession du point d’équilibre choque beaucoup à gauche
car,?en huit mois, il n’y a eu aucune réelle rupture, seulement?des
inflexions sur le plan économique de prime abord.?Or la tradition d’un
gouvernement de gauche au pouvoir, c’est?de marquer des ruptures.
Même sur le sociétal, le mariage?pour tous n’est pas sa conviction selon vous??
Rémi Lefebvre. Je crois qu’il n’a pas?d’idées très
arrêtées sur un certain nombre de sujets, mais qu’il cherche à apaiser
la société,?en vraie rupture, là, avec le mandat d’hystérisation de la
société?qui fut celui de Sarkozy. Il a?une approche non idéologique?des questions,
veut passer des réformes dans une espèce d’harmonie. Avec le risque?de
déplaire à tout le monde?;?on le voit quand il entend rester?au
milieu du gué concernant?la procréation médicalement assistée (PMA).
Hollande incarne en somme une gauche complexée, on l’a vu à propos de
Depardieu par exemple, face à une droite décomplexée. Il est pris entre
des injonctions contradictoires, alors que, sur ces thèmes, il n’a
aucune excuse pour ne pas agir, contrairement aux questions sociales où
la crise, le critère?des 3?% de déficit, permet?une rhétorique des
contraintes.
Comparé au programme sur lequel il a été élu, assiste-t-on à différents reculs??
Rémi Lefebvre. Sans doute le pacte de compétitivité
et la thématique du coût du travail, absolument pas inscrits à son
programme, marqueront-ils un vrai tournant?du mandat. Tournant qui
correspond à ses aspirations profondes?: dès la fin des années 1980,
quand il enseignait à Sciences-Po avec Pierre Moscovici, c’était un
social-libéral assumé. Il ne croit globalement pas à l’économie administrée, il est pour une politique de l’offre.
Ce fut subtilement?mis en suspens durant la campagne, où il insista au
contraire sur?des marqueurs de gauche, comme la tranche de l’impôt sur
le revenu à 75?% qui a joué un rôle très important dans sa victoire,
en donnant l’illusion qu’il pouvait incarner une forme de volontarisme.
Est-il alors social-démocrate??
Rémi Lefebvre. Je ne crois pas. Dans le modèle
allemand ou scandinave, les forces sociales sont très organisées, les
forces syndicales capables de peser sur le patronat. Or aujourd’hui, on
le voit avec la négociation sur le marché du travail, nous ne sommes pas dans le donnant-donnant social-démocrate qui aurait été de conditionner?le crédit d’impôt (Cice) du pacte?de compétitivité à des embauches.
Le centre de gravité ne s’est-il pas déplacé avec des
parlementaires?qui prennent, sur l’amendement?dit des pigeons ou la
PMA,?le contre-pied de l’Élysée??
Rémi Lefebvre. C’est encore timide, il y a eu
l’appel de la Gauche populaire, des députés qui voulaient conditionner
l’octroi du Cice. De jeunes députés, élus de justesse en juin, se
sentent concrètement sur un siège éjectable, ceux-là voient bien les
risques électoraux de la politique économique menée et tâchent?de
construire un rapport de forces. Le groupe à l’Assemblée est bien tenu
par Bruno Le Roux, et je suis surpris?en fait de la domination encore?très forte de François Hollande?sur sa majorité,
tandis qu’Harlem Désir n’a pas encore construit un leadership critique,
dans un rapport dialectique avec l’Élysée. L’horizon du hollandisme est
une baisse?du chômage fin 2013. Si elle n’arrive pas, je n’exclus pas
une inflexion?de Hollande, rappelé par le principe de réalité qui le
contraindrait notamment à un rapport de forces différent avec
l’Allemagne.?Sa radicalisation à gauche se fera par réalisme, pas par
idéologie.
Un prêtre breton a pris le risque de se fâcher avec sa
hiérarchie en se disant favorable au projet de loi sur
le mariage homosexuel, regrettant la position sans nuance de l'Eglise
dans une lettre ouverte adressée aux évêques de France.
"Je suis favorable à la reconnaissance juridique du mariage pour les
couples homosexuels tel qu'il est prévu dans le projet de loi", a
déclaré vendredi à Reuters le père Laurent Laot ce
prêtre détaché du diocèse de Quimper (Finistère). Pour moi, tout ce qui
va dans le sens de plus d'égalité, de plus de dignité entre les uns et
les autres, quelle que soit ma position personnelle sur
le mariage lui-même, est une bonne chose."
Absence de considération
Dans une lettre adressée aux évêques de France rendue publique ces
derniers jours, l'ecclésiastique regrette également que l'Eglise ait
adopté une position qui ne laisse pas de place au débat interne et aux
avis divergents. Le prêtre pointe notamment "l'absence de considération"
pour ceux qui ne suivraient pas la ligne officielle d'opposition
au mariage gay établie par l'épiscopat français.
Un autre prêtre breton pour le mariage mixte. Elie
Geffray, prêtre, et maire de la commune d’Eréac (22), a lui aussi pris
publiquement position pour le projet de loi instaurant le mariage pour
tous. Il développe ses arguments dans cette vidéo:
Laurent Laot insiste également sur "le respect" que mérite le débat
parlementaire, regrettant que les "membres de l'Eglise catholique"
soient "incités à mettre la pression, par voie de courrier et de
manifestation, sur les députés et les sénateurs".
Ouverture
"Quelle que soit la question de société traitée, la loi ne se fait
pas sous la pression d'instances religieuses ou sous la pression de la
rue, elle se fait dans l'enceinte parlementaire", plaide t-il. Selon
Laurent Laot, une pétition, initiée par une association catholique, la
fédération des Réseaux du Parvis, circulerait en outre au sein de la
communauté pour demander à l'Eglise davantage d'ouverture et de mesure
vis à vis du projet de loi sur le mariage des couples homosexuels.
Je ne vais faire qu’un bref rappel des faits, mais Hollande, face à
la vague rouge de Mélenchon, un soir sur TF1, avait ainsi décidé
d’avancer cette proposition.
Il l’avait défendu, car c’était sa seule façon de stopper
l’hémorragie de son électorat qui donnait alors vie et force au Front de
Gauche. Cette proposition est clairement un marqueur de Gauche et un
signe de bon sens économique. Chaque citoyen doit financer selon ses
facultés les dépenses publiques?!
Un riche doit donc donner plus. Elle
est là l’égalité.
Ce fait, c’est d’ailleurs un droit de l’homme
sanctifié dans l’article XIII de la déclaration de 1789. Ce n’est même
pas un dogme socialiste. Pour dire, Roosevelt, ce fameux bolchévique au
couteau serré entre les dents, avait lui-même mis l’impôt à 90 % pour
les plus riches Américains. N’oublions pas que la justice fiscale est ce
préalable qui permet à toute justice d’émerger et de s’instituer dans
toutes les strates et les sillons de la nation.
Mais
disons-le?! Hollande n’a jamais voulu de cette taxation. Il ne veut pas
faire payer les riches. Il est un enfant de l’idéologie Reagan-Tatcher.
Pour lui, plus on taxe les riches, moins l’économie fonctionne. Ce
postulat est faux. Les crises que l’on subit et le monde dans lequel
nous vivons depuis les années 80 en sont les plus belles preuves. Depuis
que l’on détaxe les plus hauts revenus, la société n’a jamais connu
autant de crises systémiques et économiques. Conséquence de ces choix
fiscaux, l’argent, qui n’est ni taxé ni dépensé pour et dans le bien
commun, devient disponible pour les financiers. Et ce capital, il faut
bien en faire quelque chose pour qu’il ne se détruise pas sous le simple
effet de l’inflation. Alors, les riches, en toute logique cherche à
placer ce surplus illégitime. Inconsciemment, ils alimentent toutes ces
bulles spéculatives et toute cette économie virtuelle qui se gave de la
sueur réelle et des peines matérielles du peuple. Ainsi, paradoxalement,
détaxer les riches entraine ces crises qui coutent si cher à l’état. En
effet, chacune nous oblige à dépenser plus pour éviter que la crise
économique entraine une misère générale. La baisse des recettes prive
donc l’état à la fois de ressource, mais en plus entraine des dépenses
pour éviter que la misère achève le système?! Vive le bon sens…
Ne pas taxer les riches, c’est payer par l’emprunt l’argent que l’on
aurait pu avoir gratuitement. Ceci est une véritable ineptie
intellectuelle. Nous appelons donc, au Front de Gauche, à un véritable
pragmatisme économique, politique et humain. L’humain d’abord proposait
un revenu maximum à 360 000 euros annuels et un impôt progressif avec la
création d’une dizaine de tranches. Cela aurait permis à l’état de
disposer d’un trésor nécessaire pour permettre à la fois la bifurcation
écologique, le développement des services publics, la lutte contre la
misère. La décision du Conseil constitutionnel confirme que cette
politique est possible sous la Ve République car elle est juste et non
confiscatoire, j’y reviens dans quelques lignes. Notre programme aurait
également permis une baisse de l’imposition sur les plus pauvres, sur
cette fausse classe moyenne?! Notre révolution fiscale permet également
de sortir de l’endettement, cette rente des riches, comme l’a prouvé
notre contre budget.
la nouvelle édition de « être candidat pour les nuls »
Hollande aurait pu faire sienne notre logique. Il aurait pu faire
sienne une véritable politique de gauche, seule solution pour sortir de
cette austérité qui nous conduit tous à la catastrophe. Mais il savait
que faire adopter cette taxe, c’était faire le premier pas vers tant
d’autres qui nous aurait conduit à une sortie de la politique
austéritaire. Pour préserver ce monde, lui et son ministre Jérome
Cahuzac ont, je l’affirme, rendu volontairement inconstitutionnel cette
proposition.
Car contrairement à ce que disent beaucoup de médias, la loi n’est
pas inconstitutionnelle, car elle serait confiscatoire. Ce que beaucoup
nous reprochaient dans notre programme. C’est faux?! Elle l’est, car
elle n’est pas suffisamment de gauche. Hollande, pour ne pas assumer sa
décision, a préféré mettre le compteur à 1 million par personne. Or en
France, on calcule par foyer l’impôt sur le revenu… Ainsi, si on taxait à
partir d’un million d’euros par foyer, l’impôt toucherait forcément un
nombre beaucoup plus important de personnes. C’est logique, on gagne
plus facilement 1 million d’euros à deux que seul…
La version de gauche,
celle du front de gauche, était donc plus efficace fiscalement et
n’était pas qu’un coup marketing vidé de toute symbolique. C’est, car
Hollande n’a pas voulu assumer sa proposition, ni la rendre efficace,
qu’il l’a ainsi vidée de sa substance, et que cette dernière fut
censurée pour non-respect de l’égalité face à la l’impôt.
Cette décision
du Conseil constitutionnel confirme implicitement que le programme
l’humain d’abord est applicable, car il respecte à la fois l’égalité
face à l’impôt et que nos dispositions ne sont pas substantiellement
confiscatoires?! C’est une jurisprudence importante pour nous et pour
notre crédibilité gouvernementale?!
Professeur à Stanford University (États-Unis), membre de
l’Académie française, Michel Serres est un des rares philosophes
contemporains à proposer une vision du monde qui associe les sciences et
la culture. Auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des
sciences, dont le dernier, Petite Poucette (éditions le Pommier), vient de faire couler beaucoup d’encre…
Si l’on vous dit que beaucoup?de personnes vous ont parfois confondu avec Lucien Sève,?est-ce que cela vous vexe??
Michel Serres. Non, mais je n’ai jamais été marxiste
et je vais vous expliquer pourquoi. J’étais à l’École normale
supérieure à l’époque d’Althusser. Je sortais moi-même d’une prépa
sciences, et non pas lettres. Or, les marxistes, à cette époque-là,
soutenaient en science des thèses impossibles. Une sorte de déterminisme
absolu (basé sur la physique quantique), et du coup «?le principe
d’incertitude?», soutenu par Werner Heisenberg (physicien), était hors
la loi… Je me suis longtemps opposé à Althusser sur des questions
scientifiques, pas politiques.
Pourquoi appelez-vous «?Petite Poucette?», cette génération née avec un téléphone?mobile dans les mains??
Michel Serres. C’est parce qu’elle est très habile
avec ses pouces pour écrire des textos, et parce que c’est plutôt une
fille entre un et trente-deux ans… Ce n’est pas la génération née
«?avec?» le numérique, elle vit «?dans?» les nouvelles technologies. La
population qui est extérieure à ce phénomène, comme moi, elle travaille
«?avec?» ces techniques. Eux vivent «?dans?». Il y a là une différence
de vision qui, à mon avis, va changer la face du monde. Il peut naître
une nouvelle démocratie. Les voies du virtuel sont ouvertes.
Pourquoi «Petite Poucette» au féminin??
Michel Serres. J’enseigne depuis maintenant un
demi-siècle et mon expérience d’enseignant m’a montré la victoire des
femmes. Elles sont plus travailleuses. Elles ont plus à montrer,
prouver, dans une société qui n’est pas pour elles. Du coup, elles
travaillent mieux, sont plus appliquées. Voilà pourquoi, j’ai mis Poucet
au féminin. Je suis féministe, du point de vue de la lutte des sexes.
Elles prennent une place extraordinaire.
À rebours d’une idée reçue, selon laquelle?les jeunes sont
illettrés et qu’Internet?nous tire vers le bas, vous expliquez que,?au
contraire, nous n’avons jamais autant vécu avec les mots, l’écrit, les
messages publicitaires ou politiques et que le savoir est enfin?à la
portée de toutes les mains…
Michel Serres. La révolution numérique, qui date de
trente ans environ, est la troisième révolution?: il y a eu la première,
avant Jésus-Christ, lorsque l’oralité est passée à l’écrit. Tout a
changé à partir de là, en politique, comme en économie (on peut faire
des chèques, par exemple), et la littérature est née (la poésie). Puis
il y a l’imprimerie, à l’époque de Montaigne (avoir une tête bien faite
plutôt que bien pleine). Nous sommes à la troisième où tout change. Les
historiens, comme Karl Marx, donnent beaucoup d’importance aux
révolutions techniques «?dures?»… Les techniques industrielles. Mais
cette fois-ci, c’est autre chose, on peut parler de techniques
«?douces?». Mais elles ont réinventé beaucoup de choses.
Que répondez-vous à ceux qui accusent Internet de favoriser
le nivellement par le bas (Marc Lévy =?Gustave Flaubert) et la paranoïa,
voire de favoriser la théorie du complot,?par le biais de documents
falsifiés, tronqués…
Michel Serres. Je réponds qu’à l’époque de
Gutenberg, déjà, il y avait autant de porno que de bibles?! Et de
mauvais textes. Cette mise à égalité, elle a déjà eu lieu. Dans les
bibliothèques et les médiathèques, les livres sont placés par ordre
alphabétique, pas par ordre d’importance. Il faut un professeur pour
expliquer la différence entre Lévy et Flaubert. Et qui sont les
imposteurs… Les mauvais faiseurs.
Il existe de nouveaux modes d’action,?de lutte, d’engagement
politique. Desquels vous sentez-vous le plus proche?: les Indignés, les
Anonymous, les «pirates», les faucheurs d’OGM, ou Greenpeace??
Autrement dit, pensez-vous toujours que les organisations politiques?et
syndicales sont un peu dépassées??
Michel Serres. Je crois que oui, à moyen ou long
terme. Je suis philosophe. Il y a deux sortes de philosophes?: l’engagé,
au sens sartrien, qui va jusqu’à prendre sa carte au Parti. Et qui
milite en suivant les directives du Parti, qu’il se trompe ou pas… Et il
y a le philosophe qui cherche à savoir qu’est-ce que c’est que le
contemporain?? Mon engagement à moi est d’étudier le contemporain. En
1960, j’ai annoncé que la société de demain serait dirigée par Hermès et
non pas par Prométhée. Et je me suis fait vider par Althusser à cause
de ça… Je disais que la communication serait plus importante que la
production.
La société du spectacle, évoquée?par Guy Debord…
Michel Serres. Et qui avait raison?? J’étais sur ce
front-là depuis longtemps, puisque j’étais épistémologue (l’étude des
sciences – NDLR). Ça n’empêche pas d’utiliser l’intuition, n’est-ce pas…
Quelle est la devise de Petite Poucette??
Michel Serres. Elle a appris le sens réel du mot
«?maintenant?». Main tenant… Tenant en main le monde. Son téléphone
mobile en main, avec son pouce, elle a un ordinateur, donc accès aux
médias, à des lieux, via GPS, et Internet, des chansons, des images,
Wikipédia, Google, Facebook, Twitter,?etc. Elle a quasiment accès à tous
les lieux et tous les «?hommes?» du monde entier. Il existe un calcul?:
le «?théorème du petit monde?», qui pose la question suivante à
quelqu’un pris au hasard, dans la rue?: en combien d’appels peut-il
joindre un autre quidam, à San Francisco, par exemple ? C’était en sept
appels avant les grands connecteurs comme Facebook. Aujourd’hui, c’est
en quatre appels… Petite Poucette lambda peut joindre n’importe qui dans
le monde en quatre tentatives. C’est extraordinaire.
Beaucoup de petites filles, de l’âge de votre Petite
Poucette, ont du mal à se concentrer?au collège… N’est-ce pas à cause
du téléphone mobile et d’Internet??
Michel Serres. La déconcentration vient de la
télévision. Les messages publicitaires ont été imposés exprès pour
déconcentrer les gens, afin qu’ils consomment, achètent les produits
présentés. Ces images passent vite. On a calculé qu’actuellement,
lorsqu’on pose une question à quelqu’un à la télévision, la durée
moyenne de réponse est de dix secondes. Par conséquent, les gens ne se
souviennent pas de ce que j’ai dit à la télé.
À part votre fameux?: «Je suis pauvre et je vous emmerde?!»,
qui est passé en boucle au zapping. C’était sur le plateau de Ce soir ou
jamais, animé par Frédéric Taddeï, sur France 3.
Michel Serres. Oui, ça, on l’a retenu?! (Il rigole –
NDLR.) Mais la télé est faite pour supprimer l’attention et faire de
l’argent. D’autre part, Petite Poucette – votre fille – peut faire trois
choses en même temps. C’est une performance nouvelle mais elle peut le
faire. C’est une intelligence supérieure. Ne confondons pas «?faire
trois choses en même temps?» et «?perte de concentration?». Quand on
regarde la télé, on est en position «?passager?», avachi sur le canapé.
Devant l’ordinateur, on est en position conducteur, assis et attentif.
La première position est passive, l’autre active. Ne confondons pas les
médias de papa (voire de pépé) et les nouvelles technologies?: Petite
Poucette est née «?avec?», n’oubliez pas. Observez un enfant d’un an
devant un ordinateur ou un téléphone mobile…
Et le problème de l’addiction?? Facebook?et Twitter sont
addictifs, comme les SMS. On voit des adolescents, et des adultes,
marcher dans la rue comme des automates, des zombies hypnotisés, ou des
couples, des amis,?qui textotent au lieu de se parler à table…
Michel Serres. Ça me rappelle ma grand-mère, qui me
disait?: «?Michel?! Tu es toujours plongé dans tes livres…?» J’étais
drogué à mes livres. À chaque nouvelle révolution, il y a des nouveaux
modes de comportement. On peut être addict à bien d’autres choses. C’est
un vieux problème. Pas celui des nouvelles technologies.
Aux «réactionnaires» qui répètent?«c’était mieux avant…», vous répondez?: 150 millions de morts?!
Michel Serres. Je les surnomme les vieux grognons.
Il n’est pas prouvé que les révolutions du «?printemps arabe?» sont
arrivées grâce aux nouvelles technologies mais elles ont eu une
influence évidente. Ce sont les jeunes, les Petites Poucettes, qui ont
donné l’impulsion en diffusant les images des violences et autres
massacres, comme en Syrie actuellement. Ces nouvelles technologies ont
été créées dans un monde qui n’était pas celui qu’il est devenu. Il y a
donc un décalage. Petite Poucette est l’héroïne du monde contemporain.
Vous vous dites fils d’Hiroshima…
Michel Serres. Oui, car ma question, plus jeune,
était?: jusqu’où la science peut-elle aller?? Déontologiquement… Il
fallait créer une éthique des sciences. C’est moi qui l’ai fondée.
Aujourd’hui, il y a des comités d’éthique partout. Les meilleures
innovations tiennent toujours compte du passé et de la tradition. Petite
Poucette n’est que la résultante des deux premières révolutions citées
plus haut.
Vous êtes pour le métissage et la multitude. Et vous dites
que les jeunes ne sont pas apolitiques mais politisés différemment, à
leur façon…
Michel Serres. Depuis trente ans, il y a un nouvel
amphithéâtre mondial. Un amphi mélangé. N’oubliez pas que j’enseigne à
la Sorbonne également. Sont arrivés à mes cours, non plus des Français
seulement, mais des Allemands, des Américains et aussi des gens d’Europe
de l’Est et de l’Afrique du Nord,?etc. Tout à coup, mon amphi français
est devenu multiculturel. Même chose à Stanford, aux États-Unis, avec un
métissage plutôt du côté de l’Asie. J’ai assisté à des mélanges. C’est
ce qui se passe sur Internet et dans le monde.
Comment voyez-vous le monde actuel??
Michel Serres. Tel qu’il est… Fou et merveilleux. La
vraie révolution, c’est le célèbre tableau de Michel-Ange sur la
création du monde (le doigt de Dieu s’approchant de celui de l’homme –
NDLR). Ce nouveau monde arrive par les doigts… de Petite Poucette, mais
aussi par le codage – c’est d’ailleurs la couverture de mon livre.
On a l’impression que le monde moderne accélère de manière exponentielle,?de plus en plus vite…
Michel Serres. Comme des marées, il y a des hauts et
des bas. La marée des trentenaires pousse la génération d’avant?: ils
envahissent toutes les couches de la société, avec leur nouvelle manière
d’appréhender le monde. Ils sont dans le marché du travail et les DRH
ont du mal à les comprendre. Mais ce n’est pas une lutte de générations,
c’est une rupture historique. Les nouvelles vagues qui vont arriver ont
«?main tenant en main le monde?». Qui pouvait dire ça autrefois?? Le
richissime. L’empereur, l’homme de pouvoir. Or, maintenant, il y a
3?milliards 750?millions de Petites Poucettes qui sentent tenir en main
ce monde.
N’oublions pas la grande partie de l’humanité qui n’a pas encore accès à l’eau…
Michel Serres. Bien sûr, mais les enfants de
Calcutta apprennent à lire sur ordinateur?! La science, c’est ce que
papa apprend à Petite Poucette. La technologie, c’est ce que Petite
Poucette apprend à son papa.
Votre livre a eu un succès d’estime?et fait grincer pas mal de dents…
Michel Serres. Oui, les vieux ronchons, comme je les appelle, sont inquiets. Ils ont peur parce qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe.
Sur quoi travaillez-vous actuellement??
Michel Serres. À une sorte de suite à Petite Poucette. Vous savez, les cordonniers font toujours des chaussures…
Le philosophe des sciences. Né
le 1er?septembre 1930 à Agen (Lot-et-Garonne),?fils de marinier,
Michel Serres entre à l’École navale?de Brest en 1949, puis l’École
normale de la rue d’Ulm en 1952, où il obtient l’agrégation de
philosophie,?en 1955. En 1968, il obtient un doctorat de lettres.?Il
fréquente le philosophe Michel Foucault, qui enseigne comme lui à
Clermont-Ferrand, puis part enseigner?aux États-Unis (Stanford), tout
en enseignant?à la Sorbonne. Il est l’auteur de nombreux essais
philosophiques, dont Temps des crises (éditions?du Pommier) et Musique
(idem), largement salués?par la presse. Ses chroniques sur France-Info
sont très écoutées et il fait le bonheur des plateaux de télévision
quand on l’invite pour ses talents de pédagogue?et de vulgarisateur de
la philosophie.
En vidéo : "Je suis pauvre et je vous emmerde". Michel Serres à Ce soir ou jamais, sur France 3, le 3 avril 2012