A propos des « déficits publics que l'on ne peut léguer à nos enfants »Je crois que nous l’avons tous et toutes remarqué : on ne peut pas lever le doigt en demandant un peu plus de moyens pour nos retraites, la sécurité sociale, les budgets des communes, des départements ou des hôpitaux, sans qu’à un moment ne survienne l’argument suivant : « vous n’y pensez pas : vous savez bien qu’il n’y a plus d’argent », alors que les déficits publics « sont énormes », jusqu’à la phrase imparable : « vous ne voudriez tout de même pas que l’on lègue une telle situation à nos enfants ? »
Évidemment, cette culpabilisation est imparable: si l’on répondait autre chose que « non », vous imaginez la suite. Et bien sûr, ensuite arrive la phrase « il faut donc que tout le monde fasse des efforts »...
Nous venons de l'écouter pendant des semaines à propos du « financement impossible de nos retraites »; nous l’écoutons sans cesse au sujet de la « réforme territoriale », de la situation de la Grèce, de l’Irlande…
Intervention de Marie-France Beaufils à partir de 34' 30" et celle de Maxime Camuzat vers 83'05"
Nous l’avons à nouveau entendu au Congrès des Maires de France. Entendu, réentendu. C’est pourquoi je me suis permis de demander la parole, lors de la séance du mercredi après-midi intitulée « Finances locales, 2010, année de tous les chantiers », pour simplement, donner quelques arguments prouvant que « non, ce n’est pas l’argent qui manque : il y en n’a jamais eu autant ». Simplement, il n’est plus là où il faut, car il y a eu un transfert de richesses sans précédent du « travail vers le capital » au cours des dernières décennies du 20ème siècle. Sans précédent, et partout ! Ce qui attire les commentaires suivants1 aux États-Unis: « j’ai attendu et j’attends encore quelque normalisation dans le partage du profit et des salaires » car « la part des salaires dans la valeur ajoutée est historiquement basse, à l’inverse d’une productivité qui ne cesse de s’améliorer ». Cette phrase est extraite d'une interview de Monsieur Alan Greenspan, ancien directeur de la Réserve Fédérale Américaine (FED), livrant, il y a quelques années déjà, ses inquiétudes au « Financial Times ».
Ce constat chiffré est unanimement partagé : d’après le Fonds Monétaire International (FMI), dans les pays membres du G7, la part des salaires dans le Produit Intérieur Brut (PIB) a baissé de 5,8 % entre 1983 et 1986.
Ce que cela donne en Europe ? D’après la Commission Européenne, cette part a chuté de 8,6 %. « La part des revenus du travail dans la richesse globale européenne a, ces 30 dernières années, continuellement perdu du terrain par rapport aux revenus du travail. Il est souhaitable que cette tendance soit inversée pour préserver la cohésion sociale » a-t-elle commenté dans son rapport 2007 sur l’emploi en Europe.
Que donne cette réalité en France ? Toujours selon la Commission Européenne, et selon le calcul employé, le chiffre serait de 8,4 % à 9,3 %. Mesure-t-on ce que veut dire ce pourcentage au regard du PIB de notre pays, qui est de près de 1 800 milliards d’euros ? Cela veut dire « qu’en gros, il y aurait donc 120 à 170 milliards d’euros qui ont ripé du travail vers le capital » calcule Jacky Fayolle, ancien directeur de l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES).
Ce transfert devrait être donc au cœur des débats actuels sur les « déficits de la dépense publique » : car même avec des estimations basses, c’est donc plus d'une dizaine de fois le déficit de la Sécurité Sociale (12 milliards) et une vingtaine de fois celui des retraites (5 milliards) !
Or, tous les débats médiatiques parlent de ces trous là, tandis que celui, combien plus profond, creusé par les actionnaires dans la poche des salariés et dans le financement des cotisations sociales est lui, disons, « oublié » : il est comme effacé de la sphère publique, éclipsé par les médias, à peine cité par la quasi-totalité des responsables politiques. Ce qui devrait être le point central du débat sur la cause profonde des « difficultés actuelles » est devenu, comme le dit M. Ruffin, « le point aveugle ».
D’autant qu’un autre phénomène est venu le confirmer: la part des produits financiers dans la valeur ajoutée des entreprises est désormais près de deux fois supérieure (29% contre 15%) à celle de leurs cotisations sociales. Les revenus financiers des entreprises et des banques ont explosé (+143% entre 1993 et 2009, +626% entre 1980 et 2009 – source Insee). Oui, vous avez bien lu, +143% et +626% !
C’est bien cela qui est la question aujourd’hui, comme nous le disons également dans la motion que le Conseil Municipal de ma commune a adoptée sur la « réforme des retraites » le 18 novembre dernier. « Seule une meilleure répartition des richesses entre travail et capital, combinée au développement de l’emploi qualifié et rémunéré à sa juste valeur permettra de répondre efficacement à l’enjeu du financement de notre modèle de protection sociale et de préserver cet acquis précieux et libérateur. Ces objectifs ne peuvent être atteints que par désintoxication de l’économie de « financiarisation », à laquelle la majorité parlementaire qui a approuvé la loi objet de cette motion, majorité qui remet en cause toutes les avancées sociales obtenues par le peuple de France tout au long du XXème siècle, refuse de s’attaquer ». Fin de citation.
Avec, évidemment, une raison supplémentaire, bien connue également et que j’illustre souvent en citant une phrase prononcée par Jean-Paul Delevoye, à la tribune du Congrès des Maires de France dont il était alors le Président, voici 15 ans déjà, au moment où l’on commençait à évoquer la « réforme de la taxe professionnelle ». Parlant de « l’asphyxie de la dépense publique », il déclarait que « la raison principale en est qu’au moment où l’économie était rurale, la richesse comme la fiscalité étaient attachées à la propriété foncière. Au 19ème et au 20ème siècle, l’économie est devenue industrielle : la richesse comme la fiscalité ont été adossées au capital et à la main d’œuvre (les salaires). Aujourd’hui, la richesse est tout autant de services et financière. Or, cette sphère est notoirement sous fiscalisée ».
Faut-il faire un commentaire ? Sinon que la réalité est là. En 15 ans, les chiffres ci-dessus en attestent : non seulement la situation n’a pas été redressée, vous le constatez, mais le transfert de la répartition du résultat de la richesse produite a considérablement « glissé vers le capital », alors que, de plus, cette partie est restée notoirement « sous fiscalisée ».
C’est ce que je me suis permis de rappeler jeudi après-midi lors de cette séance du Congrès. Car quand bien même, s’il n’y en avait, dans tous ces chiffres, que deux ou trois à retenir, c’est bien ces 120 à 170 milliards d’euros qui ont ripé en un quart de siècle du travail vers le capital, c'est-à-dire plus de 10 fois le déficit de la sécurité sociale, et 20 fois celui des retraites. Or, « ce découplage », oui, pourrait faire monter un « ressentiment aux États-Unis », comme ailleurs, « contre le capitalisme et le marché »2.
Il avait raison, Monsieur Alan Greenspan : aujourd'hui, la colère monte, en France, en Grèce, en Irlande bien sûr, mais généralement en Europe, et ailleurs.
Maxime Camuzat
